Soleil noir
Le 25 mars 2009
Un biopic mental qui éclaire de sa lumière feutrée une page méconnue de l’histoire japonaise.


- Réalisateur : Alexandre Sokourov
- Acteurs : Issei Ogata, Robert Dawson, Kaori Momoi
- Genre : Drame
- Nationalité : Français, Italien, Suisse, Russe

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– Durée : 1h55mn
– Titre original : Solntse
Un biopic mental qui éclaire de sa lumière feutrée une page méconnue de l’histoire japonaise.
L’argument : 15 août 1945, Japon. Suite aux bombardements de Hiroshima et Nagasaki, Hirohito exhorte son armée et son peuple à mettre fin aux hostilités. Il permet aux Alliés de débarquer sans affrontements, sauvant ainsi des milliers de vies. Peu après, il renonce à ses origines divines et devient ainsi le symbole de la nation et de l’unité du peuple.
Notre avis : Avec Le soleil, Sokurov poursuit son exploration des figures historiques de ce siècle (après Moloch et Taurus, respectivement consacrés à Hitler et Lénine). S’appuyant sur un indéniable sens de l’épure, il tente de restituer les derniers instants de divinité de l’empereur Hiro-Hito [1]. Une période critique filmée comme un théâtre d’ombres, traversé par une poignée de fidèles serviteurs au pas feutré, attentifs au moindre détail pouvant compromettre le déroulement d’un quotidien ritualisé à l’extrême. Il y a du Beckett dans ce sens du silence consommé, dans ces personnages-électrons qui gravitent autour de la caméra dans une chorégraphie absurde et mortifère.
Le récit coule imperceptible, semble-t-il, aux horreurs qui ont lieu en dehors du palais impérial. Une manière de raconter l’isolement d’un homme coupé de son peuple. Pourtant la réalité surgira brusquement le temps d’une scène de bombardement, l’une des plus impressionnante qu’il nous ait été donné de voir, ou de véritables "oiseaux de feu" déversent leur chargement dans une apocalypse indicible. Que de contraste avec le calme de mort qui flotte sur le bunker, dans tout son éprouvante densité.
Nous ne somme pas loin de Visconti. Celui de la décomposition des traditions, de la lente et secrète contamination des grands de ce monde. Un parcours mental qui culmine en un tête à tête avec le général MacArthur. Instant figé, intensément psychologique.
Sans jamais hausser le ton. Le soleil confirme, s’il le fallait, tout le bien que l’on pense de Sokurov, de son cinéma épais et enveloppant. Il est juste dommage que le cinéaste se soit fait (re)connaître pour un de ses films les plus anecdotique, L’arche russe. L’Ermitage y était dépeint comme un tourbillon ludique alors que la débâcle guerrière racontée ici prend des allures de musée de cire, où la poussière menace sous la rigidité du protocole.
Finalement, Le soleil serait un passionnant complément à La chute. Une sorte de réponse aux débordements sentimentaux de celui-ci. Le propos est sensiblement proche : montrer l’homme derrière la figure, la fêlure qui pointe. Une altérité qui s’exprime pleinement dans les ambiguïtés de Hiro-Hito, homme à l’allure d’enfant, chef militaire passionné d’agronomie. Pour l’interpréter, on retrouve le subtil Issey Ogata, qui nous avait déjà impressionné à l’occasion de Tony Takitani (un autre rôle de solitaire invétéré, étranger au monde qui l’entoure). Digne et silencieux, il insuffle au film sa présence doucement poétique. Le soleil, plus qu’une reconstitution historique, est surtout un superbe moment de cinéma, magnétique et irradiant.
[1] Suite à la défaite de 1945, l’empereur japonais Hiro-Hito, considéré comme le fils du soleil, à publiquement renoncé à son ascendance divine