Beau bizarre
Le 21 janvier 2003
L’ancien maître de la country gothique, moins dramatique, toujours touchant.

- Artiste : Oldham, Will (Bonnie "Prince" Billy)

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Pour son troisième album sous le nom de Bonnie "Prince" Billy - l’un des ses innombrables pseudonymes - le démon de Will Oldham a fait place à une quête moins perturbée mais toujours ambiguë de sérénité.
Il y a dix ans, sortait There Is No One That Will Take Care Of You des Palace Brothers, suivi d’une série d’albums majeurs (en particulier Days in the Wake ou Viva Last Blues) qui convertirent de manière assez improbable de nombreux récalcitrants à la beauté de la country music. Cela dit, les complaintes hermétiques de Will Oldham avaient plus à voir avec le rock tordu de Slint (groupe dont il fut un compagnon de route) ou Pavement qu’avec Garth Brooks et les yodeleurs de Nashville. De magnifiques morceaux traitant de Dieu, du mal ou d’une sexualité bizarre, dans la tradition sudiste de Robert Johnson ou des écrits de Faulkner, lui ont vite gagné un culte fervent bien au-delà de son Kentucky natal. Et le placent dans la lignée des tourmentés Nick Cave ou Johnny Cash, lequel a repris son désespéré I See a Darkness sur son avant-dernier album.
Arborant désormais une belle barbe rousse de pionnier puritain, Will Oldham répond de moins en moins à l’image "gothique du Sud profond" dont il était affublé depuis des années. Sans réitérer l’essai pop-folk limite mollasse de Ease Down the Road, son prédécesseur, Master and Everyone est paré d’un son ultra-dépouillé, dans lequel les battements de pied ou les grincements du parquet tiennent une place aussi importante que la guitare ou la voix. Mais c’est un son intimiste entendu de nombreuses fois, chez lui ou d’autres (Kristin Hersch, Smog), et les sautes d’humeurs ou le lyrisme low-fidelity dont Oldham était coutumier manquent souvent.
Empruntant une forme beaucoup plus classique de la chanson country, jusqu’aux duos avec une voix féminine, Master and Everyone s’interroge longuement sur la vie bonne, et surtout sur le chemin pour suivre Dieu, et ne touche réellement que quand les anciennes angoisses refont surface. The Way, sous ses dehors de folk-song soulignée d’une chaleureuse ligne de violoncelle, cache une inévitable rupture. De même, sur Wolf among Wolves, Will Oldham chante doucement "Pourquoi ne puis-je être aimé pour ce que je suis / Un loup parmi les loups / Et non un homme parmi les hommes".
Et c’est vraiment sur les derniers titres de Master and Everyone que le plus familier Bonnie ’Prince’ Billy version lugubre repointe le bout de son nez : "Si tu me tues, je ne t’en voudrai pas, peut-être qu’à ta place je ferais pareil" sur Hard Life. Une conception assez singulière de la chanson d’amour, dont nous ferons notre affaire, en attendant le retour des ballades de criminels et un peu plus d’audace musicale.
Bonnie "Prince" Billy - Master and Everyone (Drag City/Labels) sortie le 28 janvier