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Le 1er mars 2010
Lehane transcende le roman noir en le dépouillant de tous ses artifices pour flirter avec des sommets rarement atteints.


- Auteur : Dennis Lehane
- Editeur : Rivages
- Genre : Thriller, Roman & fiction
- Nationalité : Américaine

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Dans un véritable monument du genre, Lehane transcende le roman noir en le dépouillant de tous ses artifices pour flirter avec des sommets rarement atteints.
Le doute n’est plus permis : Clint Eastwood est de ceux à qui l’on peut faire confiance en matière de thrillers et qui a permis à un large public français de découvrir deux grands auteurs. Il y eut d’abord Michael Connelly (Créance de sang) et surtout Dennis Lehane (Mystic River). Avec Shutter Island, Lehane écrit bien plus qu’un simple roman noir, il transcende le genre en le dépouillant de tous ses artifices pour flirter avec des sommets rarement atteints.
Shutter Island ? Même pas une île, mais un îlot au large de Boston qui abrite un hôpital psychiatrique expérimental où l’on soigne de terrifiants criminels atteints de graves troubles mentaux. C’est pour éclaircir la disparition (l’évasion ?) d’une patiente schizophrène, Rachel Solando - coupable du meurtre de ses trois enfants -, que le marshal Teddy Daniels et son coéquipier Chuck Aule accostent Shutter Island un matin de septembre 1954. Jusque là, rien de plus classique, même les flics se coulent parfaitement dans le moule du héros de polar : des rêves peuplés de vieux démons, une vie personnelle ravagée... Mais au fil des pages, à l’image d’une enquête qui se densifie, nos certitudes d’amateur de polar aguerri sont bousculées. Les événements semblent s’enchaîner en dépit du bon sens et ne contribuent qu’à épaissir le mystère : la mauvaise volonté des médecins est évidente, un ouragan s’apprête à frapper l’île, les alliés ne sont pas ceux que l’on croit.
Et pourtant, le hasard n’a pas sa place sur l’île, ni dans ce roman fascinant d’ailleurs. Tout n’est que prétexte et faux-semblant pour Dennis Lehane. Progressivement, la raison qui a amené les deux marshals sur Shutter Island se dissout dans les retournements de situation et le roman se concentre davantage sur les complexités de notre psychisme et sur les cauchemars, parfois irrationnels, inhérents à la nature humaine. Et en quatre jours (le temps que dure l’enquête), toutes les valeurs auxquelles le lecteur s’est accroché se sont effondrées. Ironiquement, c’est lui que la folie guette devant une vision du monde si sombre, même si quelques éclaircies tentent de percer les nuages au large : une bonne raison pour dévorer toute l’œuvre de Dennis Lehane.
Dennis Lehane, Shutter Island (traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Maillet), Rivages, coll. "Thriller", 2003, 295 pages, 20 €