Abonnement "premium"
Le 10 décembre 2003
Vous avez perdu votre téléphone portable ? Composez vite le numéro du service clientèle de votre opérateur et appuyez sur la touche étoile... Un de nos conseillers va s’efforcer de vous répondre... Une réjouissante petite satire de notre monde virtuel et dépersonnalisé, dont la lecture vous sera facturée 12 centimes d’euro la minute...


- Auteur : Benoît Duteurtre
- Editeur : Gallimard
- Genre : Roman & fiction
- Nationalité : Française

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Pour Noël, les parents du narrateur - un quadra dynamique, moderne et enjoué - lui offrent un modèle de téléphone mobile extrêmement perfectionné... Oui, vous savez, le genre multimédia qui tient dans la poche et avec lequel on peut envoyersaphoto-consulterlamétéo-etchargerdesjeuxvidéo... Quelques jours plus tard, notre héros trouve dans sa boîte aux lettres un chaleureux courrier personnalisé du directeur clientèle de son nouvel opérateur, un certain Dominique Delmare. Les nouvelles sont bonnes : du fait de son abonnement "premium", il est d’emblée promu "client privilégié" et bénéficie de 5 000 points fidélité. Hélas ! Le merveilleux outil de communication s’égare dans un taxi et le "client privilégié" passe brutalement de l’autre côté du miroir aux alouettes, dans les coulisses cauchemardesques de "l’Eden connecté" : numéros verts surfacturés et labyrinthiques ("Veuillez appuyer sur la touche étoile"), clauses contractuelles lilliputiennes imposant l’acquittement total de l’abonnement en cours, impossibilité de fournir un nouvel appareil sans nouveau contrat... Sans compter qu’on lui réclame bientôt le règlement mensuel d’une connexion Internet à haut débit qu’il n’a jamais demandée...
À partir d’une "expérience" dysfonctionnelle tristement banale, Benoît Duteurtre livre une réjouissante satire d’un monde où l’économie et les services sont de plus en plus virtuels et dépersonnalisés. Attention, on n’a pas dit pamphlet, on a bien dit satire. Si son alter ego/narrateur fantasme parfois à rebours sur le "bon vieux temps", celui où la neige était plus blanche, la société plus solidaire, les services publics plus vaillants, il sait que cette nostalgie est largement utopique, que cet "âge d’or"-là avait ses propres insuffisances, ses injustices, ses inégalités. Il sent confusément aussi que, malgré toutes leurs imperfections, leurs promesses non tenues, leur déficit de sens, les mots "progrès" et "modernité" correspondent pourtant bien à quelque chose, ne serait-ce qu’un mouvement, un galop en avant qu’on ne saurait stopper mais au mieux maîtriser ou orienter. Il réalise enfin que les "pires" aspects du monde d’aujourd’hui - l’exclusion "soft", la généralisation des offres à plusieurs vitesses (premières classes, abonnements "premium", carte Visa Premier...), le digicode universalisé, n’existent que parce que nous le voulons bien, parce qu’ils répondent à des "besoins" ou des "désirs" (hygiène, confort, vitesse, sécurité... plus ou moins rationnels, plus ou moins fabriqués que nous exprimons ou agréons. Bref, que la société d’aujourd’hui nous ressemble, masse d’individus consommateurs complexes et contradictoires, ballottés entre "es choses", comme dirait Perec, et quelque chose de plus idéal, de "non marketé".
Benoît Duteurtre, Service clientèle, Gallimard, 2003, 95 pages, 11 €