Le 30 mars 2025

- Réalisateur : Bertrand Hagenmüller
- Distributeur : Aloest Films
- Date de sortie : 30 avril 2025
– Sortie en salles : 30 avril 2025
À l’occasion d’une avant-première de son documentaire Les Esprits Libres au cinéma Darcy (Dijon), le réalisateur et sociologue Bertrand Hagenmüller a accepté de se prêter au jeu de l’interview. Un grand merci à lui pour son côté solaire et la passion qui l’anime.
aVoir-aLire : Bertrand Hagenmülller, enchanté. Merci d’accorder une interview à avoir-alire.com à l’occasion de la sortie de votre film Les Esprits libres en salles le 30 avril de 2025. Vous êtes à Dijon ce jeudi 27 mars 2025 pour une avant-première au cinéma Darcy. J’ai plusieurs questions à vous poser sur le film, sur vous, et tant d’autres choses. La première question -qui est double- est la suivante : est-ce que vous pouvez nous éclairer sur votre parcours ? La réalisation -vous avez opté pour le documentaire- est-elle un rêve d’enfant ?
Bertrand Hagenmüller : Alors je ne crois pas que ce soit un rêve d’enfant, mais en tout cas c’est un rêve d’adulte, puisque je suis très heureux de faire ce métier. J’ai toujours trouvé que le documentaire, c’est un bel espace pour conjuguer à nouveau deux choses qui me sont importantes. D’une part, la création artistique et d’autre part, la sociologie, parce que mon autre métier c’est aussi d’être sociologue. Et je trouve que c’est une belle rencontre, voilà, ou à la fois évidemment on a accès à des choses où les gens nous parlent de leur vie. En fait, le documentaire c’est ça aussi, on a cette chance de découvrir des univers qu’on n’aurait pas pu approcher autrement. Et puis, il y a aussi la dimension esthétique artistique, de mise en scène, puisque le documentaire n’est évidemment pas que de la réalité brute. C’est aussi tout un monde qu’on construit avec les personnes, mais qu’on construit quand même pour en faire un film et donc une histoire et si possible une œuvre.
aVoir-aLire : D’accord, vous optez pour un format court en général. C’est le cas pour Les Esprits libres qui dure 1h34, mais qui a quand même nécessité 150 heures de tournage. Cela doit rendre le montage difficile, non ?
Bertrand Hagenmüller : Oui oui, presque 150 heures, effectivement de rush, de tournage. Donc évidemment on était très présent dans la captation, effectivement après cela s’accumule, on arrive avec 150 heures et il faut en garder quelque chose d’un peu rythmé. Le tout s’est déroulé sur 15 jours. 15 jours en résidence. En tout cas faire un film, c’est aussi raconter une histoire où il y a une différence entre les longueurs et les lenteurs : parfois on peut se permettre de la lenteur, mais c’est en espérant que cela ne soit pas long pour le spectateur. Et donc du coup, d’avoir quelque chose quand même d’assez condensé pour qu’on ait envie de suivre cette histoire, qu’on soit touché, qu’on soit embarqué. Surtout quand on parle d’un sujet comme la maladie d’Alzheimer et son accompagnement, puisque c’est un sujet qui peut faire peur : on se dit, voilà, ça va être difficile. Certes, il y a des choses difficiles, mais aussi beaucoup de lumière, de possibles, de vivant et de désirs, et je pense que c’est pour cela aussi que le film est assez condensé en une heure et demi parce que j’avais vraiment envie d’en faire un film aussi rythmé dans lequel on pourrait être embarqué. Et pour répondre à votre question, oui c’est un sacrifice que de garder une heure et demi quand on a tourné sur 150 heures, c’est l’exercice de plusieurs mois mais cela en vaut la peine. En tout cas c’est une belle chose, le montage, parce que c’est à ce moment-là aussi qu’on reconstruit le récit d’une certaine manière, il y a le moment du tournage et le moment du montage.
aVoir-aLire : Alors le film est le dernier volet d’une trilogie sur la maladie d’Alzheimer : vous pouvez nous en dire davantage ?
Bertrand Hagenmüller : Absolument, je peux vous en dire davantage avec plaisir. Alors effectivement c’est la troisième partie, la dernière partie de cette trilogie, de ce triptyque sur la maladie d’Alzheimer et ceux qu’on accompagne. La question du prendre soin qui est une question fondamentale, qui me préoccupe beaucoup autant en tant que sociologue que réalisateur. Il se trouve que le premier film portait, pour être rapide, sur mon intervention en tant que sociologue auprès de soignants dans les unités Alzheimer. Je voulais mettre en avant notamment le sens du soin, le sens du métier et l’accompagnement. J’anime aussi des cafés philo avec des personnes atteintes par la maladie d ’Alzheimer, et ce sont ces rencontres-là qui vont vraiment donné envie de les mettre images. Donc, le premier volet qui s’appelait Prendre soin, sorti au cinéma en 2019, était vraiment une immersion dans les EHPAD, auprès de 3 ou 4 soignants. Je voulais mettre en avant, ce qui ne se dit pas ou peu, à savoir la beauté des liens aussi. Une année plus tard évidemment il y a eu la Covid, un moment terrifiant pour les soignants et en même temps un moment où il s’est passé plein de choses en termes d’imagination pour essayer d’être quand même présent malgré tout. Et du coup, j’ai fait un second film qui s’appelle Première ligne et où les soignants se sont beaucoup filmés eux-mêmes dans une unité. C’était une équipe que je connaissais un peu et c’est pour cette raison que cela a été possible. Le dernier film, Les Esprits libres, est pour moi un peu l’aboutissement de la réflexion sur ce que signifie prendre soin dans les établissements, prendre soin en situation de crise : maintenant qu’est ce qu’on fait ? Les Esprits libres, c’est vraiment cette idée-là : qu’est ce qu’on peut imaginer d’autres comme manière de soigner, d’accompagner la maladie d’Alzheimer. C’était le film que je voulais. Un film plein d’espoir.
aVoir-aLire : Alors Les Esprits libres aurait pu -petite allusion cinématographique-, s’appeler La grande évasion. C’est une véritable expérience hors les murs pour les patients d’un EHPAD ?
Bertrand Hagenmüller : Hors les murs, cela fait partie des enjeux du film. Quand on a commencé à avoir cette idée-là avec l’équipe de soignants, on s’est dit : à quoi pourrait réassembler un lieu où l’on a envie de vivre ? On aurait envie que nos parents, nos grands-parents peut-être y vivent s’ils ont la maladie d’Alzheimer, et nous également. Donc, c’était aussi repenser ces lieux comme une maison qu’on a envie d’habiter, une maison où l’on partage entre générations différentes. Parce qu’il y a des soignants qui sont plus jeunes mais il y a aussi des compagnes des soignants qui viennent, des enfants. Il y a une petite fille de trois ans et un bébé de six mois qui sont là avec des soignants, des enfants de la famille des soignants. Et tout cela crée un monde dans lequel on aimerait vivre, où les générations se croisent, où en fait il y a du partage, où il y a l’échange. Et donc, hors les murs oui, mais surtout un monde ouvert, c’est à dire un monde où on respire. Et d’espérer, c’était l’enjeu, que chacun prenne du plaisir à être avec les autres. Parce que quand on est en EHPAD, souvent on a des gens qui travaillent et des gens qui sont soignés. Et donc du coup on fait des choses pour les personnes malades. Mais là, l’enjeu c’est de se demander comment on pourrait faire pour avoir tous envie de vivre ensemble et y prendre du plaisir, y compris quand on est soignant.
aVoir-aLire : Alors est-ce que vous pensez que Les Esprits libres va permettre de changer et le regard des personnes sur la maladie d’Alzheimer ? Et même des malades sur leur propre pathologie ?
Bertrand Hagenmüller : Je ne sais pas comment répondre à ces questions. D’une part soyons modestes : un film, ça reste un film. On raconte une histoire et il y a plein de manières d’essayer de faire bouger les choses. D’ailleurs le film est accompagné d’un livre manifeste. Mais un film, c’est une histoire qu’on raconte et c’est vrai qu’un film au cinéma, le cinéma en tant que lieu, est un bel espace pour mettre sur la place publique un débat. À propos de la maladie d’Alzheimer, le questionnement est : qu’est-ce qu’on fait ensemble, comment se sentir tous responsables de cette question en particulier et qu’est-ce qu’on peut imaginer d’autre ensemble ? Donc, je ne sais pas si cela change dans les faits. En tout cas, ce que j’espère, c’est que les gens qui viennent, qui viendront, pourront se dire : ah tiens, il y a des choses qui sont possibles, on peut faire différemment et peut-être que cette histoire spécifique me regarde aussi.
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aVoir-aLire : Pourquoi le choix des trois thérapies artistiques différentes et suivantes que sont le théâtre, la musique et la poésie ?
Bertrand Hagenmüller : Le départ du film, c’est le théâtre. Les patients en ont déjà fait. Il s’agit de petites représentations sous forme de théâtre d’improvisation parce qu’ils ne s’agit pas d’apprendre des textes par cœur pour les personnes atteints de la maladie d’Alzheimer évidemment. L’enjeu n’est pas de mentir, c’est de rentrer dans son histoire et d’improviser avec elle une histoire commune. C’est cela être présent à l’autre, vraiment dans une réelle présence à l’autre. Et donc, le théâtre d’improvisation le permet. Donc c’était assez naturel de prolonger le geste en disant : on va faire du théâtre ensemble, on va improviser, et on va créer un spectacle ensemble durant cette résidence. La musique, parce que la musique, c’est la joie, la musique, c’est l’émotion, est celle que des personnes qui ont perdu la mémoire retiennent encore, alors qu’ils ont tout oublié, ils retiennent des vieilles chansons populaires. La musique, c’est vraiment ce qui nous fédère. Et puis la poésie, c’est parce qu’ils en ont besoin, et il y a eu beaucoup d’ateliers d’écriture, notamment grâce à Mélanie Leblanc, la poétesse qui est sur les jeux des souhaits : qu’est-ce qu’on se souhaite ? On voit aussi des choses très belles dans les ateliers d’écriture, dont on a besoin, et qui partent de la parole de personnes malades.
aVoir-aLire : Est-ce que vous considérez comme un éternel optimiste ?
Bertrand Hagenmüller : Je ne sais pas ce que c’est d’être optimiste, mais en tout cas ce que je crois, c’est que souvent on attribue toujours plus de crédit à ceux qui dénoncent, ou en tout cas qui disent ce qui ne va pas, qu’à ceux qui essaient de montrer des voies ou de montrer les raisons d’espérer. Donc, je crois que le cinéma est là aussi pour offrir des récits qui nous donnent de l’espoir et du désir de partager quand bien même la maladie est présente. Donc non, ce n’est pas si facile d’être optimiste, et j’espère que je le suis, mais je ne suis pas toujours malheureusement.
aVoir-aLire : Vous bénéficiez dans votre démarche créative du soutien de nombreux professionnels du monde de la santé, de nombreuses instances du monde de la santé, et de mécènes. C’est un signe que les choses bougent ?
Bertrand Hagenmüller : Je crois qu’il y a beaucoup de contre en contraire, comme toujours. Cela veut dire que nous sommes pris dans les épaules de protocoles, de choses qui nous empêchent. Ce qui empêche que ces ces lieux aient du mal a ressembler à des lieux ordinaires. On aimerait qu’il y ait un peu de vie ordinaire : manger ensemble, créer quelque chose ensemble, partager quelque chose avec un enfant parce qu’il y a des générations qui se mêlent... Et malheureusement, ce qui ressemble à la vie ordinaire prend un aspect thérapeutique. Cela veut dire si vous faites un repas entre soignants et résidents, on appelle ça un repas thérapeutique. Si vous faites une sortie, on appelle cela une sortie thérapeutique. Le problème, c’est que souvent, on ouvre la bête qu’on dénonce, et par un mécanisme assez pervers ou en tout cas qui nous piège. Par exemple, il y a des reportages, comme Les fossoyeurs ; qui vont dénoncer ce qui se passe en EHPAD, ce qui est très bien. La conséquence directe, c’est que le lendemain, les ARS multiplient les protocoles pour dire que maintenant il faut contrôler plus. Résultat, on est dans un monde encore plus clos, encore plus fermé, encore plus contrôlé, alors que précisément on a besoin d’ouvrir ce monde. Et on a besoin d’ouvrir sur une responsabilité, sur le quartier, sur des gens qui rendent, sur quelque chose qui ressemble à un monde ouvert. Vous voyez le paradoxe ? Je crois que le monde essaye de bouger mais ce ne doit pas être uniquement l’affaire des institutions. On est prêt à payer et à vivre ensemble pour que cette liberté collective soit effectivement possible. Et pour cela, il faut qu’on accepte les prises de risque, un monde plus ouvert, et qu’on arrête de vouloir l’obsession de la surprotection, qui fait que, à force de vouloir préserver la vie, on tue le vivre.
aVoir-aLire : Ce documentaire est magique. La musique du compositeur de Tom Georgel sublime le tout. Le tournage a-t-il été idéal cependant ?
Bertrand Hagenmüller : Je ne sais pas quelle est votre définition de l’idéal. L’idéal, c’est être traversé par des sentiments contraires, c’est d’avoir la joie et parfois la souffrance. La tristesse, c’est une puissance. Cela, c’est un monde idéal pour moi. Ce tournage a été d’une réelle intensité. On a passé 15 jours à faire vivre ensemble, à prendre du plaisir, à affronter des épreuves ensemble également. Et c’était beau, intense, pas toujours facile, mais en tout cas cela donnait une belle idée de ce qu’est la vie en commun. Tom Georgel est effectivement magnifique. C’est un grand compositeur. Il a su saisir l’énergie qu’on voulait dans ce film. Il y a quelque chose d’un peu mélancolique mais de très enlevé dans cette musique-là, que je trouve vraiment remarquable.
aVoir-aLire : Vous avez choisi Ce qu’ils deviennent, interprété par la famille Chedid, comme générique de fin. Pourquoi ?
Bertrand Hagenmüller : C’est une magnifique chanson de Nach. D’abord, sur la maladie d’Alqheimer, c’est une chanson qui parle de sa grand-mère. Je me suis dit : voilà des paroles qui me semblent très belles et font parfaitement écho à l’expérience qu’on avait vécue. Et on a eu la chance d’utiliser cette chanson portée par cette famille. Donc, M, Louis Chedid et Joseph Chedid. Toute la famille en somme. Évidemment, derrière, il y a l’image d’Andrée Chedid et de ses mots poétiques. Je trouve que cela fait une espèce de parrainage assez joli pour ce film.
aVoir-aLire : Si vous deviez qualifier votre documentaire à partir de quelques adjectifs pour donner envie aux spectateurs à venir le voir en salles, lesquels choisiriez-vous ?
Bertrand Hagenmüller : J’aimerais que ce film soit lumineux, qu’il suscite du désir, de l’envie, de la joie. J’aimerais aussi qu’il puisse raconter une histoire qui nous touche et permette d’entendre "autrement" la voix des personnes qui ont la maladie d’Alzheimer. J’aimerais aussi que ce soit l’occasion d’ouvrir un grand débat de société sur cette question de l’accompagnement et en l’occurrence de la maladie d’Alzheimer.
aVoir-aLire : J’ai une dernière question. Si je devais vous poser une question, laquelle choisiriez-vous ?
Bertrand Hagenmüller : Peut-être que ce film ouvre des questions. J’espère qu’il suscite des questions. Ce serait ma réponse.
aVoir-aLire : Merci infiniment à vous et nous vous souhaitons une très belle avant-première ce soir.
Propos recueillis par Éric Françonnet