Le 23 février 2017
Borowczyk signe une fable dérangeante profondément originale.


- Réalisateur : Walerian Borowczyk
- Acteurs : Pierre Brasseur, Ginette Leclerc, Ligia Branice, Jean-Pierre Andréani, Fernand Bercher
- Genre : Drame, Noir et blanc
- Nationalité : Français
- Durée : 1h35mn
- Reprise: 8 mars 2017
- Date de sortie : 29 janvier 1969

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– Ce film existe en DVD dans le coffret luxueux distribué par Carlotta
Sortie du DVD le 22 février 2017
Résumé : Grozo, misérable serviteur, fait son chemin au travers de l’absurde hiérarchie de Goto, une île coupée du monde par un terrible tremblement de terre. Ses principales tâches sont celles de cirer les chaussures du gouverneur, attraper des mouches et nourrir les chiens. Mais il ne rêve que de posséder la belle Glossia, l’épouse du gouverneur-dictateur de l’île, Goto III…
Notre avis : Film étrange, inclassable, Goto tient de la farce et de l’allégorie en décrivant un monde reflet caricatural du nôtre, dans lequel il inscrit une vague histoire d’amour et de vengeance ; difficile de s’identifier à des personnages qui agissent comme des pantins, déclament souvent, difficile de s’attacher à une intrigue sans cesse parasitée par des éléments incongrus. C’est que, fidèle à son époque, Borowczyk déconstruit sa narration, la met à nu pour en dévoiler les ressorts et conventions.
- (C) Argos Films
Mais surtout il témoigne de sa vision de notre monde à travers une île quasi concentrationnaire, où règne le grotesque. Grotesque, c’est le mot qui convient aux personnages, mais aussi aux institutions : le gouverneur ou le général sourd représentent l’armée ; mais ce sont aussi la justice et ses jugements absurdes (les condamnations , entre combats inégaux et décapitation) et l’école qui font les frais de cette caricature : les élèves y apprennent par cœur une histoire-propagande, ou écoutent une leçon sur les types d’insectes. D’une manière générale, le cinéaste aime s’arrêter sur des détails incongrus : l’explication des pièges à mouches, la compétition de cirage, autant d’éléments quasi beckettiens qui soulignent l’absence de sens criante.
- (C) Argos Films
La déconstruction de l’intrigue passe aussi par une mise en scène souvent déconcertante par son dépouillement même, et par de fausses maladresses (cadrage qui décapite, plans trop longs ou trop courts…). C’est qu’au fond le cinéaste cherche à faire partager un sentiment d’étrangeté : le monde est absurde, cauchemardesque ; l’amour y est tragique, l’ailleurs n’existe pas (« Là-bas, ce n’est pas mieux, c’est différent »), l’étouffement imprègne les dialogues (« Il n’y a chez nous ni air ni lumière mais nous sommes en sécurité », dit le gouverneur) et presque chaque plan est filmé devant des décors qui bouchent l’horizon, murs lépreux ou bois du manège. Certes, la fin accentue la dimension tragique et parvient à l’émotion ; mais ce qui domine, c’est une vision noire et désabusée de l’humanité, avec des êtres quasiment privés de chair et condamnés à une vie absurde.