Roman d’apprentissage
Le 3 août 2005
La question de la place de l’art et de l’artiste dans un monde vulgaire et obscurantiste posée par un jeune homme de vingt ans. Un jeune homme nommé James Joyce.


- Auteur : James Joyce
- Editeur : Folio
- Genre : Roman & fiction, Classique de la littérature

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Ils nous ont frappés au cœur, ils nous ont apporté "livre-sse" ce sont nos livres à vivre, nos livres de vie, nos livres à vie. Voyage dans la "bouquintessence" des rédacteurs littéraires d’aVoir-aLire.
"Ses mérites littéraires, le lecteur s’en convaincra vite, sont modestes." La sentence de Jacques Aubert sur Stephen le héros ne laisse aucune chance de rachat. Sans doute à raison puisque James Joyce lui-même considérait ce travail comme une "production d’écolier." Incomplet, jeté au feu, rafistolé à coup de notes préparatoires et autres ébauches du Portrait de l’artiste en jeune homme, le manuscrit n’a d’ailleurs été édité que quelques années après la mort de son auteur. Une véritable profanation... Alors pourquoi s’intéresser à ce roman en lambeaux, inabouti et renié - si on n’osait pas dire répudié ? Les raisons, évidemment, n’en sont que très personnelles.
Elles correspondent à des moments perdus, à une flânerie dans une librairie du boulevard Montparnasse entre des cours de droit et un rendez-vous au café, à la rencontre d’un béotien assez narcissique pour y croire et d’un génie plongé depuis bien longtemps dans son repos éternel mais aussi vieux que son lecteur à l’époque où il rédige cette première œuvre. Bien que les réponses diffèrent parfois, les mêmes questions les taraudent sur la distinction entre spirituel et temporel, la survie dans un monde vulgaire, la découverte heureuse et malheureuse du désir et de la sensualité, le deuil... Au final, une réflexion, une prose, qui ouvrent de façon presque inexplicable et instinctive les portes d’un plaisir jamais atteint jusque-là au cours d’une lecture et la conviction nouvelle que le roman a autant à dire sur la marche du monde, si ce n’est plus, que les lois, la philosophie, les grandes figures de l’histoire ou les doctrines et les régimes politiques.
Aussi "modeste" soit-il, ce livre correspond à l’apparition d’un personnage mythique, Stephen Dedalus. Double de son créateur, il ne se révélera jamais plus (Portrait de l’artiste, Ulysse) sous des traits aussi fragiles, sous une plume aussi peu maîtrisée donc parfaitement honnête. Embarqué, par la suite sur la voie d’un style révolutionnaire et d’une érudition qui rend ces récits de plus en plus abscons, Joyce perd en qualité ce qu’il gagne en humanité. Hautain, sûr de lui, certes, il se montre déjà profond, tolérant, un peu plus sujet au doute et à l’échec. Il est encore un jeune homme qui se cherche mais qui pose les jalons d’une des plus belles œuvres de la littérature. Lire absolument Stephen le héros avant de s’y plonger.
James Joyce, Stephen le héros (traduit par Ludmila Savitsky), Folio, 273 pages, 4,70 €