A dream within a dream
Le 23 août 2024
Deuxième long-métrage et coup d’éclat précoce pour Peter Weir, qui s’approprie une histoire de fait divers pour atteindre des sommets de grâce et d’ambiguïté. Ensorcelant.


- Réalisateur : Peter Weir
- Acteurs : Vivean Gray, Helen Morse, Kirsty Child, Tony Llewellyn-Jones, Anne-Louise Lambert, Rachel Roberts
- Genre : Drame
- Nationalité : Australien
- Distributeur : Planfilm Distribution, Coline Distribution
- Durée : 1h47mn
- Date télé : 15 novembre 2020 20:40
- Chaîne : OCS Géants
- Box-office : 70 417 entrées France 27 667 entrées Paris-périphérie
- Titre original : Picnic at Hanging Rock
- Date de sortie : 30 mars 1977

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– Année de production : 1975
Résumé : En 1900, en Australie. Le jour de la Saint-Valentin, les élèves d’une école privée pour jeunes filles partent en pique-nique au pied d’un immense rocher ayant été un lieu de culte aborigène. Alors que le soleil est à son zénith et que les filles s’abandonnent à la torpeur de l’après-midi, quatre d’entre elles s’aventurent dans un étroit défilé rocailleux, comme appelées irrésistiblement par le rocher. Hormis une ingénue qui s’enfuit, prise de panique, les trois autres pénètrent dans une cavité et disparaissent corps et bien en même temps qu’une de leurs enseignantes. Des recherches et des battues sont organisées pour les retrouver, en vain...
Critique : The Truman Show, Le cercle des poètes disparus, Witness, Master and Commander... Des pointures qui ne portent qu’un nom : celui de Peter Weir, cinéaste discret construisant, à un rythme de sage (un film tous les trois, quatre ans), une œuvre puissante et cohérente. Pique-nique à Hanging rock demeure cependant l’un des phares les plus emblématiques de sa filmographie, dégageant toujours un âcre et doux parfum de culte. Âcreté, douceur, un antagonisme qui résume bien le charme vénéneux de Pique-Nique à Hanging Rock, puisque le film débute sur un ton élégiaque, dans l’ambiance feutrée (mais corsetée) d’une école privée pour jeunes filles de début de siècle, avant de glisser petit à petit vers l’ambivalence et l’inquiétude. Adapté d’un roman de Joan Lindsey, le long-métrage doit beaucoup à son décor de nature sauvage, que Weir filme à la fois comme un danger et comme un refuge. Les montagnes de Hanging Rock sont ramenées à une sorte d’Eden perdu, à un monde d’avant l’Homme où les passions trop longtemps refoulées peuvent s’exacerber, où les jeunes déesses peuvent vivre une extase sensuelle (jamais explicite) interdite par leurs codes moraux. Le nœud dramatique du film (la disparition inexpliquée de quatre écolières dans les bois) reste pourtant nimbé dans ce même cocon de délicatesse et d’étrangeté : temps suspendu poétique, montage "lynchien" traversé de visions mystiques, références graphiques (Boticelli entre autres) magnifiées par la photographie splendide de Russel Boyd, entêtante partition à la flûte de Bruce Smeaton. Une mise en scène gracieuse et onirique qui s’accorde au credo de l’ouverture, tiré d’un poème d’Edgar Allan Poe : "tout ce que nous voyons ou croyons voir, tout ceci n’est qu’un rêve dans un rêve".
- British Empire Films Australia McElroy & McElroy Picnic Productions Pty. Ltd. The Australian Film Commission
Dans la deuxième partie du métrage, le fait divers un peu sordide se transforme en véritable quête obsessionnelle, voire existentielle, où les personnages se débattent en vain face à l’inexplicable. Tandis que l’enquête piétine, Pique-nique à Hanging Rock revêt un caractère quasiment surnaturel (comment les jeunes filles ont-elles disparu ? par quelle puissance occulte ?), confrontant une société cadenassée par ses valeurs morales à des forces qu’elle ne peut comprendre ni circonscrire : celles de l’irrationnel. Société incarnée toute entière par la directrice de l’institut pour jeunes filles (la glaçante Rachel Roberts), société qui se ment (l’aristocrate pudibond, qui penserait tout bas les insanités que son ami palefrenier dit tout haut), qui se craquelle et découvre progressivement ses failles. Enigmatique et un peu longuette (Peter Weir en a d’ailleurs sabré dix minutes dans son "director’s cut", édité dix ans après la première sortie du film), cette seconde partie n’a pas le charme raffiné des premières minutes, mais communique un malaise prégnant qui, à l’écran, pousse ses personnages de catastrophe en catastrophe (sévices et brimades de plus en plus cruels, interrogatoire agressif de l’unique survivante par des écolières déchaînées, tragédie finale). Quelques scènes ont un peu vieilli, mais qu’importe : Sofia Coppola a beau lui avoir tout pompé pour son Virgin Suicides, Peter Weir reste le maître inconditionnel de ce film d’atmosphère et de mystère, ne nous délivrant aucune de ses clés pour nous laisser sur le même sentiment de frustration "rationnelle" que ses protagonistes impuissants. Le plaisir esthétique et troublant qu’il provoque n’en est que plus (im)pur.