Tours et détours
Le 21 juin 2004
Tout Bouvier ou presque : une somme énorme et un énorme bonheur de lecture.


- Auteur : Nicolas Bouvier
- Editeur : Gallimard
- Genre : Roman & fiction

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Tous ceux qui aiment Nicolas Bouvier, et Dieu sait s’ils sont nombreux, comment ne pourraient-ils pas se réjouir du somptueux cadeau d’été qu’offre Gallimard sous la forme d’un pavé de près de quatorze cents pages regroupant l’essentiel de ses écrits ? Quand à ceux qui n’auraient pas encore abordé les rivages du grand voyageur genevois, l’occasion leur est donnée de le découvrir d’un seul coup sous ses multiples facettes, écrivain, photographe, poète, journaliste, préfacier... Disons-le tout net, nous qui faisons partie de l’heureuse catégorie des aficionados convaincus, ce Bouvier-là, sobrement intitulé Œuvres, pèse son poids de bonheur de (re)lecture. A commencer par L’usage du monde, son premier récit (publié à compte d’auteur mais vite repris par un éditeur au nez fin, la maison Julliard) qui relate son premier grand voyage au début des années 50, de Genève à Kaboul en Fiat Topolino, en compagnie de son ami le peintre Thierry Vernet dont les illustrations ponctuent le texte.
Dès les premiers tours de roue, la tonalité du voyage est donnée, de ce voyage-là et de tous les autres qui suivront (treize ans de nomadisme en soixante-neuf ans de vie) : ce sera en quelque sorte une mystique du chemin. Une mystique pour combattre le désespoir, l’"insuffisance centrale de l’âme" et parvenir à ces moments d’allégresse totale, de "quasi lévitation", une mystique pour atteindre ces très courts instants d’harmonie suprême qui font qu’au bout du compte, la vie mérite largement d’être vécue. Malgré ses hauts et ses bas, des bas abyssaux qui mèneront Bouvier au bord de la folie sur l’île de Ceylan et qui lui inspireront son texte le plus halluciné, Le poisson-scorpion.
Ce qui frappe le plus chez Bouvier, dans ses textes de jeunesse comme dans ceux qu’il a écrits à la toute fin de sa vie ou dans la retranscription d’une longue interview (Routes et déroutes) donnée en 1992 à Geneviève Lichtenstein-Fall, c’est la fidélité à un état d’esprit, le courage qui l’a toujours animé, celui de regarder les choses en face : ses angoisses, ses souffrances, sa solitude. Et de puiser dans sa magnifique réserve de mots (Bouvier est le prince de l’adjectif), de faire jaillir sous sa plume des images d’une poésie infinie, de nous enchanter d’une prose légère et toujours en mouvement pour nous faire partager ses moments de doute, ses émotions, ses joies et ses peines. Le tout doublé d’une érudition incroyable, d’un regard d’une profonde humanité, d’un humour qui jamais ne le laisse s’apitoyer sur lui-même. Un homme debout, en "état d’éveil" et d’émerveillement (comme le souligne Christine Jordis dans sa belle préface) et qui avance les yeux grands ouverts, se laissant, comme il le dit dans L’usage du monde, plumer, rincer et essorer par la route, tant il est vrai que "la vertu du voyage [est] de purger sa vie avant de la garnir".
Nicolas Bouvier, Œuvres, Gallimard, coll. "Quarto", 2004, 1420 pages, 29,50 €
– Pour en savoir plus, visiter le site de notre collaborateur Frédéric Mairy, entièrement dédié à Nicolas Bouvier