Le 20 juin 2020
Le nouveau roman de Burhan Sönmez est une quête passionnante, à travers un héros sisyphéen.


- Auteur : Burhan Sönmez
- Collection : Du monde entier
- Editeur : Gallimard
- Genre : Roman
- Traducteur : Julien Lapeyre de Cabanes
- Date de sortie : 5 mars 2020

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Résumé : Un jour, Boratine, un jeune chanteur de blues vivant à Istanbul, se réveille à l’hôpital partiellement amnésique : il ne sait plus qui il est, ni d’où il vient. On lui dit qu’il a miraculeusement survécu à sa tentative de suicide. Mais pourquoi aurait-il tenté d’en finir en sautant d’un pont sur le Bosphore ? Boratine est beau, talentueux, populaire. Ses amis l’aiment, les femmes aussi. Revenu dans son appartement, il tente de reprendre le cours de sa vie, de raviver sa mémoire au contact d’objets du quotidien, de visages connus, de miroirs.
Critique : « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. »*
Voilà une citation que le lecteur du dernier ouvrage de Burhan Sönmez aura forcément en tête lorsqu’il lira Labyrinthe. En effet, avec ce nouveau roman, l’auteur turc se fait l’écho des problèmes philosophiques soulevés par Camus dans Le Mythe de Sisyphe notamment celui du suicide, mais aussi du recommencement sisyphéen, puisque son personnage tente en vain de retrouver la mémoire en arpentant les rues d’Istanbul.
Ainsi, rapidement, le roman se transforme en quête pour Boratine, celle de son passé, son histoire et surtout des raisons qui auraient pu le pousser à faire cette tentative de suicide. Pour l’épauler dans ce parcours, il peut compter sur l’aide partielle de ses amis qui ne s’expliquent pas non plus son acte. Mais malgré leur assistance, Boratine reste un étranger. Etranger dans la ville d’Istanbul qu’il ne reconnaît plus et dans laquelle il se perd, étranger dans son appartement, dans sa vie, mais surtout dans sa tête. De même que Mersault dans L’Étranger de Camus, Boratine, à la suite de sa tentative de suicide, n’appartient plus à son ancien monde, il est un étranger dans sa vie. C’est d’ailleurs ce positionnement qui rend à ce point le roman remarquable. Il pose la question de l’identité et surtout de sa construction : j’existe car j’ai un passé, mon histoire fait de moi la personne que je suis aujourd’hui, de même que mes relations avec les autres. Mais que se passe t-il quand quelqu’un est privé de ce passé ? Que devient son existence ? A-t-elle la même valeur que celle des autres ?
Ce sont toutes ces questions en lien avec la construction identitaire que ce texte pose et sur lesquelles le lecteur est invité à réfléchir, puisqu’il est placé avec Boratine au milieu d’un labyrinthe, celui de l’incompréhension face à la question du suicide.
Mais, dans ce récit, ce qui rend cette question d’autant plus insoutenable et incompréhensible c’est qu’à en croire ses amis et ses voisins, le héros était un homme bon, aimé et admiré, qui n’avait aucun problème apparent. Pendant un temps, il aura la tentation de penser qu’il était détesté de tous, qu’il avait des ennemis, comme pour essayer de trouver une raison, d’expliquer quelque chose de pourtant inexplicable. Pendant tout le roman, Boratine n’aura de cesse de chercher son passé, de comprendre les raisons qui auraient pu le pousser à un tel acte. Pourtant, à la fin du livre, comme Sisyphe dans l’essai de Camus, il va réaliser que cette quête incessante du passé le pousse au malheur, et que finalement le fait d’avoir survécu à sa tentative de suicide doit l’orienter vers son avenir, comme s’il avait eu le privilège de naître une seconde fois.
Ainsi, le roman de Sönmez aurait presque pu se conclure sur : « Maintenant, il faut imaginer Boratine heureux ».
* Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus