Le 18 avril 2019
Tirée d’une scène épurée, surgit la Kreatur dansante de Sasha Waltz. L’exploration artistique emprunte à un élément naturel d’une autre taille, invisible à l’oeil nu, qui pourtant nous compose. Danse virale, cellulaire, bactérienne, planctonique : on est aussi intrigué que si on regardait les images grisées d’un doppler, où seuls les mouvements sont colorés.


- Metteur en scène : Sasha Waltz
- Genre : Opéra, ballet & danse
- Salle de Théâtre : La Villette

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Résumé : Avec {Kreatur}, Sasha Waltz revient à ses racines et reprend son dialogue avec d’autres formes d’art. La chorégraphe allemande y fait à nouveau danser le corps et l’esprit. Menée de concert avec la créatrice de mode Iris van Herpen, le créateur lumières Urs Schönenbaum et les musiciens du trio berlino-new-yorkais Soundwalk Collective, l’œuvre explore les tourments de l’âme humaine. Les quatorze interprètes de Sasha Waltz examinent les paradoxes de notre société : pouvoir et impuissance, domination et faiblesse, liberté et contrôle, communauté et isolement. Bruits métalliques, lumière crue, murmure, le spectateur est directement pris à partie par le propos. Des sons de basse donnent le rythme aux danseurs : ils se séparent, puis se rejoignent, apparemment en apesanteur. Cette pièce implique entièrement l’engagement du danseur dans son interprétation. « Avec le groupe, on est mené par une urgence de mouvement, ça nécessitait d’utiliser notre outil, notre corps et de tourner toutes les palettes d’expression », souligne une des danseuses. Voilà donc {Kreatur} : un univers minimaliste en noir et blanc, où seuls la peau et le vivant font couleur et où les figures en présence sont des images d’un futur possible, à la fois familières et inconnues. {Kreatur} n’est pas sans rappeler le {Körper} que Sasha Waltz créa au début des années 2000 et qui devint sa pièce maîtresse.
Notre avis : "La vie est fantastique, pourquoi on se la complique ?", crie la troupe à l’unisson, après une heure d’une chorégraphie complexe, où les danseurs nous donnent à voir un monde étrange. Dans des gazes mousse party qui les enveloppent, les corps incarnent des rapprochements mitochondriaux, des agglutinements globulaires... Les chairs nues se détachent de ce fond monochrome et chaque mouvement semble avoir été conservé par la chorégraphe, à l’issue d’un protocole d’essais en laboratoire. Vous l’aurez compris, c’est branché et si vous craignez absolument cela, y compris les errances malheureuses que l’expérience suppose, il n’est pas nécessaire de vous forcer. Suivez le précepte premier : Ne vous compliquez pas la vie.
- (c) Sebastian Bolesch
Si vous restez, admettant que l’évident ne vous suffit plus, vous serez servi(e). Car voilà, il n’y a pas de musique, mais du bruitage, il n’y a pas de balancés et arabesques, ça non, mais des enchaînements de gestes, pas de tutus, mais des effets graphiques en volume. Vous me direz à raison que c’est cela être contemporain, lorsqu’on est ailleurs que sur la scène de l’opéra Garnier. Certes ! Mais tout dans cette exploration n’est pas de qualité identique. On se demande même parfois, si après la réussite esthétique du premier tableau des cocons d’Iris Van Herpen et des films optiques hallucinants, la bête ne se perd pas dans l’incongruité. Aurait-il fallu s’en tenir là, plutôt qu’à l’expression débridée de violences et d’angoisses, dans les tableaux suivants ?
La compagnie est heureusement humaine dans sa composition. Grands, petits, hommes, femmes enceintes, blancs, noirs, il s’agit d’une société quasi ordinaire qui danse le particulier avec conviction. Nul n’en doute. Ils sont donc touchants à regarder dans leur nudité qui les rassemble.
- (c) Luna Zscharnt
Le grand public aura difficilement accès à ce travail de pointe, de recherche et la compréhension de cette Kreatur sera aussi incertaine que celle d’un article scientifique sur les trous noirs, où le lecteur finirait absorbé par le sujet. Néanmoins, pour les aventuriers chevronnés, les écumeurs de galaxies lointaines, il y a quelques flashs d’horizon à observer qui feront avancer la cause. Les superpositions d’images derrière de grands films translucides, un danseur à pointes noires et piquantes qui se penche sur un corps nu, l’ascension d’un escalier qui bascule quand on le monte, un cul qu’on embrasse sur Je t’aime moi non plus de Serge Gainsbourg. Bref, chacun opèrera son extraction, dans ce propos pour le moins complexe, sans trouver globalement satisfaction.
A tenter, comme un essai ! A lire, comme un article de science spécialisée, où l’on risque de décrocher si on n’est pas de la party mousse !
"Kreatur"
Direction, chorégraphie : Sasha Waltz
Costumes : Iris van Herpen