Le 28 février 2016
Un Kurosawa surprenant, mélange de film noir et de dénonciation politique et à la mise en scène constamment inventive.


- Réalisateur : Akira Kurosawa
- Acteurs : Tatsuya Mihashi, Takashi Shimura, Toshirō Mifune, Minoru Chiaki, Eijirō Tōno, Tsutomu Yamazaki, Kyōko Kagawa, Nobuo Nakamura, Tatsuya Nakadai, Yūnosuke Itō, Takeshi Katō
- Genre : Drame, Thriller, Noir et blanc
- Distributeur : Carlotta Films
- Editeur vidéo : Wild Side Video
- Durée : 2h23mn
- Reprise: 21 août 2024
- Titre original : Tengoku to jigoku
- Date de sortie : 9 juin 1976

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– Année de production : 1963
– Reprise en version restaurée : 21 août 2024
Résumé : Actionnaire d’une grande fabrique de chaussures, Kingo Gondo décide de rassembler tous ses biens pour racheter les actions nécessaires pour devenir majoritaire. C’est alors qu’on lui apprend qu’on a enlevé son fils et qu’une rançon est exigée. Mais, second coup de théâtre, c’est le fils de son chauffeur qui a été enlevé…
Critique : Adaptant un roman noir d’Ed McBain, Kurosawa réalise un curieux film nettement divisé en deux parties inégales. La première ressemble à un exercice de style, explorant le huis-clos tendu en une remarquable utilisation du scope : la disposition des personnages semble obéir à une double contrainte, celles de définir des personnages (voir par exemple les déplacements du bras droit de Gondo) et d’éviter les champs -contrechamps. Presque théorique, cette quasi-pièce de théâtre épouse des rebondissements en même temps qu’elle développe l’un des thèmes
- Copyright 1963, Toho Co., Ltd. All rights reserved.
majeurs du film, la question morale : faut-il faire des chaussures de pacotille pour gagner plus d’argent ? Peut-on accepter de se ruiner pour sauver le fils de son chauffeur ? Si ces deux questions sont assez vite résolues, elles irriguent le film, la morale guidant le policier aussi bien que les journalistes et, à sa manière, le criminel.
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La seconde partie raconte avec minutie la traque du ravisseur : sans doute est-elle un peu trop longue et bavarde. Mais ici encore Kurosawa utilise formidablement le cadre, travaillant l’horizontalité avec un grand nombre de plans emplis d’acteurs,ou le découpant par des pare-brise ou des fenêtres. Il ose même une tache de couleur qui participe de l’élucidation. Cette maîtrise éclatante est également un jeu avec les codes du film noir, de la filature aux bouges, même si Kurosawa choisit essentiellement de filmer la ville de jour.
Mais répétons-le, le réalisateur pose sur cette sombre histoire un regard moral qui trouve son apothéose dans la bouleversante et amère dernière séquence : le reflet mêle victime et coupable en une interrogation subtile sur ce qui les sépare. À cette réflexion s’ajoute une critique diffuse du capitalisme et des inégalités qu’il entraîne : elle affleure dans les dialogues (la haine des riches, dite et redite), mais aussi dans la description des milieux pauvres (les ouvriers, le ferrailleur, les drogués morts-vivants) ou même dans la disposition spatiale avec la villa de la jalousie en hauteur.
Si Kurosawa réussit particulièrement certaines séquences comme celles du train ou de la prison, il patine un peu dans une volonté didactique ; sa naïveté et sa foi dans la police ou dans la presse s’opposent curieusement à la noirceur de l’ensemble et produisent un discours pesant et longuet. Entre le ciel et l’enfer, et le titre dit bien l’itinéraire des personnages, s’avère donc un film bizarre, qui mêle un style éclatant à des lourdeurs inattendues, qui bifurque à deux reprises et se conclut magnifiquement.
– Sortie DVD & Blu-ray : le 3 mai 2017
- Copyright Carlotta Films