L’esprit de famille
Le 19 septembre 2005
Quand Régis Jauffret s’attaque à l’amour et la famille, les sentiments tournent au vinaigre et la folie se fait ordinaire. A l’horizon, l’enfer illuminé par un indéniable talent littéraire !


- Auteur : Régis Jauffret
- Editeur : Gallimard
- Genre : Roman & fiction, Littérature blanche
- Nationalité : Française

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Gisèle s’est fait plaquer par Damien. On connaît la chanson. Les histoires d’amour finissent toujours mal. Rien de neuf donc jusque-là. Mais quand les parents du garçon s’en mêlent, cela devient une comédie sociale, une fable acerbe où les petites mesquineries entre gens de bonne compagnie tournent à l’absurde tant le dérisoire devient capital et la bêtise méchamment violente. Et quand le tout est imaginé par Régis Jauffret, le récit d’une rupture amoureuse se transforme en conte de la folie ordinaire.
Reprenons donc. Gisèle s’est fait larguer. Plantée dans les grandes largeurs de la manière la plus lâche possible. Les spécialistes du message téléphonique ou du mail peuvent aller se rhabiller. Champion de l’indélicatesse, Damien a en effet confié à son père, la lourde tâche de virer pour lui Gisèle et récupérer ses affaires. François débarque ainsi un matin, une clé à molette dans la main chez sa future ex-belle-fille sous prétexte de changer un robinet de la cuisine. Chacun raconte à sa façon cette sordide histoire, la mère y ajoutant son grain de sel, forte de ses prérogatives de génitrice.
A l’instar des héros caméléons des précédents romans de Régis Jauffret, chaque personnage se dilate et se rétracte au fil des traits de caractère qu’il revêt le temps de quelques pages. Une mutation permanente qui s’établit d’ordinaire au mode conditionnel, fréquemment funeste chez Jauffret à l’instar des héroïnes de Promenade ou de Univers Univers. Mais ce temps qu’affectionne l’auteur laisse plus souvent la place cette fois-ci au présent pour autant tout aussi sombre.
Seul l’absurde rivalise avec la noirceur tout au long de ce récit choral comme pour mieux renforcer le côté factice des sentiments, « ne servant qu’à lubrifier nos rapports, à les empêcher de devenir féroces ». L’enfer, c’est les autres ; l’horreur, le couple, la famille... Mais cette vision si sombre de l’humain, récurrente dans l’œuvre de Régis Jauffret, est traversée de quelques éclaircies qui semblent bien être de l’amour, telles ces quelques lignes émouvantes sur une Gisèle "à la joie fragile comme un enfant malade, pâle, qu’on hésite à promener au soleil si le vent souffle, qu’on couche au moindre rhume, et qui sourit malgré tout quand on lui découpe des étoiles, des biches, des oiseaux..." Et si ce n’est pas là de l’amour, c’est bel et bien là de la pure poésie qui s’immisce subrepticement dans cet asile de fous absolument génial !
Régis Jauffret, Asiles de fous, Gallimard, 2005, 211 pages, 16,50 €