Le 4 novembre 2014
Un point de vue courageux, mais un pari risqué.


- Réalisateur : Yann Demange
- Acteurs : Jack O’Connell, Richard Dormer
- Genre : Drame, Film de guerre
- Durée : 1h40mn
- Âge : Interdit aux moins de 12 ans
- Plus d'informations : Marla’s Movies
- Festival : Festival du film Policier de Beaune

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Un point de vue courageux, mais un pari risqué.
L’argument : Belfast, 1971.
Tandis que le conflit dégénère en guerre civile, Gary, jeune recrue anglaise, est envoyé sur le front.
La ville est dans une situation confuse, divisée entre protestants et catholiques.
Lors d’une patrouille dans un quartier en résistance, son unité est prise en embuscade. Gary se retrouve seul, pris au piège en territoire ennemi.
Il va devoir se battre jusqu’au bout pour essayer de revenir sain et sauf à sa base.
Notre avis : On a vu pléthore de films sur le conflit nord-irlandais. La plupart se place du côté irlandais, et dénonce l’oppression des catholiques par les protestants en Irlande du Nord. On se souvient d’Au Nom du père, où Gerry, jeune Irlandais incarné par Daniel Day Lewis, était accusé faussement, ainsi que trois de ses amis, d’un attentat terroriste à Londres. Le film, inspiré d’une histoire vraie, mettait en scène le célèbre procès des Guilford Four qui, avant le Bloody Sunday, avait sensibilisé l’opinion publique en faveur des catholiques, alors privés de droits civiques. Le film Shadow Dancer, plus récent et moins connu, raconte le destin d’une jeune femme qui, pour venger son petit frère tué pendant les Troubles, devenait agent de l’IRA.
© Ad Vitam Distribution
’71, de Yann Demange, nous met pour une fois du côté britannique, en regardant le conflit à travers les yeux d’un jeune soldat anglais, Gary. Le point de vue est donc assez courageux, et neuf et au cinéma. En 1971, nous sommes en effet au cœur des « Troubles » dans la région. Le fameux Bloody Sunday se produira un an plus tard.
On suit Gary au moment où il quitte sa famille et débarque au sein de l’armée. Son supérieur rappelle le sergent instructeur Hartman dans Full Metal Jacket de Kubrick.
Le début de ’71 est particulièrement pédagogique : il montre bien la division géographique et idéologique du conflit. Quand les militaires britanniques partent pour Belfast, ils quittent leur pays sans vraiment le quitter. Encore une fois, question de point de vue : pour l’armée anglaise, l’Irlande du Nord est britannique.
Une fois sur place, les militaires sont accueillis par des jets de pierre de la part des autochtones. On témoigne dans le film de Yann Demange de la déchirure irlandaise : les Irlandais n’ont pas besoin de l’armée britannique pour s’entre-tuer. La haine est coriace entre protestants et catholiques, entre indépendantistes et partisans de l’Union. Tout juste deux mois après le référendum écossais, la sortie de ce film tombe à pic.
Le réalisateur, cependant, peine à choisir entre fiction et documentaire. La caméra au poing est une bonne idée pour les scènes de bataille, notamment la bavure initiale, et rappelle le Bloody Sunday de Paul Greengrass, sorti en 2002. Mais ce procédé devient gênant et inutile dans les scènes d’intérieur, et fatigue le spectateur. La photographie, néanmoins, est réussie, en particulier pendant les scènes nocturnes.
Si Jack O’Connell incarne plutôt bien ce jeune bleu perdu dans une guerre qui le dépasse, on a du mal à s’identifier au personnage ou même à éprouver de l’empathie pour lui. L’introduction sur sa vie personnelle est peut-être traitée trop rapidement.
© Ad Vitam Distribution
Bouffée d’air frais, le petit garçon, irlandais et protestant, dont le père a été tué par l’IRA, et qui se lie d’amitié avec le soldat. On pouvait attendre, à partir de là, un joli film proche de Zaytoun, où un jeune palestinien se lie d’amitié avec un soldat israélien tandis qu’ils traversent le pays ravagé par la guerre. Mais le Gavroche de Demange disparaît trop vite, dans une scène emplie de pathos. Nous adoptons alors pour de bon le seul regard du soldat.
La scène où une Irlandaise soigne ses blessures est difficile à supporter, et se rapproche du gore. Si le dialogue assène de ne pas regarder, la caméra s’attarde en gros plan sur la blessure. En croyant forcer le spectateur à voir la réalité en face, Demange ne fait que l’agacer. On ne souhaite même plus savoir ce qu’il advient du soldat à la fin du film, qui semble étonnamment long.
Yann Demange tenait une bonne idée en montrant dans ’71 le conflit nord-irlandais du point de vue britannique, mais le pari était risqué. La réalisation brouillonne et le héros peu attachant font hélas rater au réalisateur le but qu’il se propose : nous faire compatir au désarroi d’un jeune soldat et dénoncer l’absurdité de la guerre, en Irlande du Nord ou ailleurs.