Le magicien Oz
Le 14 avril 2004
Un récit riche et puissant sur l’accouchement dans la douleur d’une nation.


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Cofondateur du mouvement La Paix maintenant, Amos Oz est certainement l’écrivain israélien le plus connu. Son dernier roman, Une histoire d’amour et de ténèbres, récompensé du prix France Culture 2004, est bien plus qu’une autobiographie : c’est un récit riche et puissant sur l’accouchement dans la douleur d’une nation.
Lire un roman étranger traduit, c’est souvent prendre un risque. Prendre le risque que la langue française, pourtant riche et complexe, ne laisse échapper quelque subtilités de la langue originelle. Il arrive que cette sensation soit confuse, et alors on ne s’attarde pas, on oublie. Mais, parfois, la frustration est immense : à la fin du dernier ouvrage d’Amos Oz, Une histoire d’amour et de ténèbres, le vide est incommensurable. Car le récit de cet alchimiste des mots se situe au-delà de la simple autobiographie. Certes, tout au long de ces 544 pages, Amos Oz nous conte l’histoire de ses aïeux, de son enfance, de sa vie au kibboutz, mais tous ses souvenirs ne sont finalement qu’un prétexte et s’inscrivent dans l’histoire d’un État et d’un peuple. Or la construction d’Israël est intrinsèquement liée à la résurrection de l’hébreu, cette langue si dense et sophistiquée, en sommeil durant des siècles : d’où cette certitude qu’à certains moments, le sens et la magie nous glissent entre les doigts.
Véritable enchevêtrement des voix et des époques, le récit n’est ni linéaire, ni géographique : de Vilnius à Odessa, en passant par Tel Aviv, les narrateurs se multiplient : Amos, mais aussi sa tante ou sa mère... Plus que l’itinéraire personnel et égocentrique d’un futur écrivain, Une histoire d’amour et de ténèbres est l’illustration d’un principe cher à Kundera : "le romancier n’est ni historien, ni prophète, il est explorateur de l’existence". À la manière d’un archéologue, Amos Oz évoque la (re)construction de son pays : les petits riens de l’existence d’Amos Klausner, né en 1939 à Jérusalem, n’ont de cesse de rencontrer les grands moments de l’Histoire. Si le concept n’est pas nouveau, la démarche ici est plus ardue : issu d’une famille de lettrés et d’érudits, petit-neveu de Yosef Klausner qui renouvela l’hébreu, Oz était condamné à devenir écrivain. Son livre polyphonique et foisonnant s’en ressent : l’anecdote croise le fait historique, la linguistique courtise l’étymologie, la mémoire se mêle à la parodie... Avec l’agilité d’un magicien, il navigue fluidement d’un genre à l’autre pour nous restituer au final un ouvrage titanesque : un monument.
Amos Oz, Une histoire d’amour et de ténèbres (Sipur al ahava vehoshekh, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen), Gallimard, 2004, 560 pages, 25 €