Rapport sur moi
Le 12 janvier 2005
Laconique constat d’une jeunesse dévastée. Patrick Modiano soulève le voile sur la tragique matrice qui a fait de lui l’un des écrivains les plus attachants d’aujourd’hui.


- Auteur : Patrick Modiano
- Editeur : Gallimard
- Genre : Roman & fiction, Littérature blanche
- Nationalité : Française

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Ce serait mal connaître Patrick Modiano que de l’imaginer versant dans le pathos ou se laissant aller à des révélations croustillantes. Son Pedigree évite tous les pièges de l’autobiographie. Aucune autosatisfaction pas plus que d’autodérision. Le constat est sec, nu, terrible. "Je suis né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt, 11 allée Marguerite, d’un juif et d’une Flamande qui s’étaient connus à Paris sous l’Occupation." Dès la phrase d’ouverture, le ton est donné, celui d’un procès-verbal. Déroutants ce style détaché, ces mots neutres, ces phrases arides ? Ils ne font claquer que plus tragiquement le compte-rendu d’une enfance et d’une adolescence dévastées par le manque d’amour.
L’homme, qui aura soixante ans cette année, scrute son passé de manière hébétée, laconique, bégaie ce dont il se souvient et qu’il veut bien confier au papier, retient cependant le plus important, la mort de son frère Rudy qu’il expédie d’une phrase, certains événements restent suspendus au-delà des mots. À mesure qu’il avance dans son constat, le mystère s’épaissit autour du père, sur lequel il a enquêté sans relâche mais sans avancer d’un iota, sans pouvoir jamais le cerner. Les adresses, les noms, les preuves qu’il accumule n’apportent aucune réponse. Qui était-il réellement ? Quels étaient ces gens aux noms de danseurs mondains qui gravitaient autour de lui ? Quelles étaient les affaires qui l’occupaient, haute pègre ou minables carambouilles ? Et pourquoi cette avarice du porte-monnaie et - surtout - du cœur, à l’égard de son fils ? Une avarice relayée par celle de la mère, si incapable de donner un tant soit peu d’amour que son chow-chow lui-même se suicidera en se jetant par la fenêtre...
Quel est le bien-fondé de ce qu’il est en train d’écrire, se demande Patrick Modiano. Il ira pourtant au bout de ce texte, 122 courtes pages pour mettre un point sûrement pas définitif derrière vingt-deux ans de souffrance et commencer à vivre sa "vraie" vie quand il apprend que son premier roman est accepté. "La menace qui pesait sur moi [...] s’était dissipée dans l’air de Paris. J’avais pris le large avant que le ponton vermoulu ne s’écroule. Il était temps." L’écriture, déesse bienveillante, pour ne pas cesser d’en finir avec un vécu qui le hante, une jeunesse gâchée dont il ne fera jamais le deuil. Une histoire. Une matrice dont les bribes, les anecdotes, les lieux et les personnages - des clés que le lecteur attentif trouvera éparses dans ce Pedigree - aujourd’hui digérés, malaxés, régurgités en une vingtaine de romans et beaucoup d’autres textes, forment une des œuvres les plus singulières et les plus attachantes de notre temps.
Patrick Modiano, Un pedigree, Gallimard, 2005, 122 pages, 12,90 €