Quoi de neuf à l’ombre des murs de la prison ?
Le 28 mai 2002
Le récit des sombres et injustes incohérences du système pénitentiaire français.


- Auteur : Philippe Claudel
- Editeur : Stock
- Genre : Roman & fiction, Littérature blanche

L'a lu
Veut le lire
Qu’est-ce qui pousse cet homme à consacrer quelques heures de ses semaines à enseigner en prison ? Le courage ? Des idéaux éclairés de progrès, d’égalité, de solidarité ? La sourde volonté d’acheter sa part de bonne conscience ? Une pitié voyeuriste ? La bienfaisante sensation de connaître le sens et la valeur de sa propre liberté ? Rien de tout cela, ou peut-être si, un peu de tout cela, mais qui, un jour, ne suffit plus. Alors, il reste ce vaste sentiment d’usure, le bruit récurrent des clés qui s’entrechoquent, à l’entrée, puis à la sortie, et des souvenirs en forme de petits paragraphes succints, flashs sereins de la mémoire fragmentée de celui qui n’a jamais dormi en prison. Pas de récit linéaire, mais un regard partiel, décousu, comme les existences aux lignes brisées des détenus.
Chaque ligne blanche entre les anecdotes tragiques, brutales et pourtant sans surprises, sur la vie en détention nous laisse le temps de reprendre notre souffle, mais aussi de retrouver la conscience simple de notre liberté. Parce qu’à aucun moment, Philippe Claudel n’en appelle à la compassion ou au misérabilisme pour évoquer le pourtant sordide quotidien des détenus, les pénibles conditions de travail des gardiens de prison, les décisions iniques des directeurs d’établissement pénitentiaire. Mieux vaut une sensibilité sobre et elliptique que de longues descriptions qui ne parviendraient de toutes façons pas à rendre compte plus fidèlement de ce dont le professeur est témoin : telle semble être la règle d’écriture de Philippe Claudel, une règle suffisamment habile et sincère pour donner au récit un ton juste et grave, mais mesuré.
"Il y a quelques années, quand il y avait une choucroute au menu, chaque détenu avait droit à une bière très légère et bon marché, une Valstar. Dans une cellule à plusieurs, on organisait un tour de rôle : chaque jour de choucroute, toutes les bières étaient dévolues à un seul qui, en les buvant toutes, pouvait ainsi frôler l’ivresse.
Le mot cellule : la plus petite unité du vivant. L’espace de l’enfermement.
Le nombre de détenus qui m’avouaient qu’ils ne pouvaient rien faire, rien. Ni lire, ni écrire, ni se concentrer sur une émission radiophonique ou télévisuelle. Rien. La prison agissait comme un lavage qui emportait les fonctions intellectuelles même les plus rudimentaires. Ne restaient à l’homme, dans bien des cas, que les réflexes, les mécanismes végétatifs, les élans de survie."
Certes, Le bruit des trousseaux n’apporte pas forcément beaucoup d’éléments nouveaux pour ceux qui s’intéressent quelque peu à la vie carcérale, signe probable que justement, rien ne change dans ce domaine, et qu’il est facile de n’y plus penser, à moins que les médias n’en parlent. A moins de tomber sur un petit opuscule comme celui de Philippe Claudel qui agit comme une piqûre de rappel savaltrice, qui empêche de se voiler la face devant les claires évidences des sombres et injustes incohérences du système pénitentiaire français.
Philippe Claudel, Le bruit des trousseaux, Stock, 2002, 93 pages, 10,55 €