L’émigration à l’épreuve du temps
Le 21 mai 2003
Narrateur passionné et intimiste, utilisant subrepticement la première personne du singulier, Milan Kundera signe un roman aux allures d’essai sur un sujet qui lui tient à coeur : l’émigration.


- Auteur : Milan Kundera
- Editeur : Gallimard
- Genre : Roman & fiction, Littérature blanche
Pourquoi L’ignorance ? Pourquoi ce titre s’est-il imposé à Kundera quand son livre visite cet état fait d’attendrissement ou de tristesse, cette dépendance aux souvenirs façonnée dans l’allégresse ou la mélancolie, ce désir d’un vécu volatilisé : la nostalgie. Adepte des titres courts et frappants, Kundera explique, dans les premières pages de son livre, la parenté étymologique qui lie les deux termes : "La nostalgie apparaît comme la souffrance de l’ignorance".
L’étymologie comme science de la filiation des mots sert de fil rouge pour revenir aux origines. Car c’est bien de retour aux sources dont il s’agit dans ce livre, qui se veut roman dans la fiction des personnages, et essai dans sa réflexion sur l’émigration. L’Odyssée en est le mythe fondateur. Kundera s’y rattache de manière récurrente, mais jamais lassante.
Dans le tourbillon de l’Histoire et de la mythologie, tour à tour il confronte ou croise l’existence dans le déracinement et dans le temps passé, présent ou futur. Comme, d’ailleurs, il confronte ou croise les destins de ses personnages.
Ainsi d’Irena et de Joseph, qui se rencontrent dans le hall d’embarquement de Roissy, pour leur grand retour dans la Tchéquie post-communiste. Elle, va retrouver sa mère, "virilement spartiate" envers sa fille. Lui, s’en va voir son frère et sa belle-soeur, inquiet comme un malade qui "souffre d’une insuffisance de nostalgie". Tous deux affrontent leurs vingt ans d’exil ; tous deux ont été abandonnés par leur conjoint, mort des années avant ce voyage. Ils sont faits pour être l’un avec l’autre, et au fil des pages, le lecteur s’en persuade. Mais comme le dit si bien l’écrivain, "toutes les prévisions se trompent, c’est l’une des rares certitudes qui a été donnée à l’homme".
Exilé après l’écrasement soviétique du printemps de Prague en 1968, Kundera fait planer l’ombre de sa propre expérience pour exorciser sa souffrance. Et c’est bien la dimension personnelle, c’est bien ce lien intime entre l’histoire de l’auteur et celle de ces personnages qui donne à l’ouvrage toute sa profondeur.
Orchestré en 53 volets qui s’agencent comme un scénario de film, avec ses flash-back et ses scènes décalées, L’ignorance est écrit d’une plume alerte, énergique, où les mots sonnent en une musicalité vibrante et émouvante. Le lecteur se laisse porter par la sensibilité d’un Kundera qui prouve l’étendue de sa maîtrise de la langue française, celle qu’il a choisie pour se raconter.
Milan Kundera, L’ignorance, Gallimard, 2003, 181 pages, 16,50 €
maietica 18 juillet 2005
L’ignorance - Milan Kundera - la critique du livre
Encore une très belle réussite de Kundera qui excelle dans la maîtrise de l’allusion. Une approche assez fidèle et précise de la vie des émigrés, de leur confrontation avec le temps et l’espace, et plus généralement à cette appartenance géographique fatalement de base, immanquablement présente dans les limites de nos vies. Joseph et Irèna restent des incompris et peut-être ne cherchent-ils pas à se faire comprendre. La relation "incestueuse" de "soeur" à frère, susceptible de s’installer entre eux, reste vouée à l’échec... la gravité de leurs vies prend le dessus sur toute forme de jouissance. Un roman qui vit sans personnalisation aucune malgré la dénommination d’une foule de personnages (on aurait du mal à s’attacher entièrement à l’un ou à l’autre). La question grave de l’existence spatio-temporelle est posée. A chacun la liberté d’y répondre. A lire absolument !