Le 12 mai 2024
Le film le plus personnel de Corman, une œuvre antiraciste puissante et maîtrisée.


- Réalisateur : Roger Corman
- Acteurs : William Shatner, Leo Gordon, Frank Maxwell, Beverly Lunsford, Robert Emhardt
- Genre : Drame, Noir et blanc, Drame social
- Nationalité : Américain
- Distributeur : Carlotta Films, Cobelciné
- Editeur vidéo : Carlotta Films
- Durée : 1h23mn
- Reprise: 15 août 2018
- Titre original : The Intruder
- Date de sortie : 18 septembre 1965

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– Année de production : 1962
Résumé : Caxton, petite ville du sud des États-Unis, dans les années 1950. Un homme en complet blanc descend d’un car, valise à la main, et se rend à l’hôtel le plus proche. Il se nomme Adam Cramer et travaille pour une organisation « à vocation sociale ». Ce n’est pas un hasard s’il se trouve à Caxton, la ville ayant récemment voté une loi en faveur de la déségrégation, autorisant un quota d’élèves noirs à intégrer un lycée fréquenté par des Blancs. Adam Cramer souhaite enquêter auprès des habitants pour savoir ce qu’ils pensent de cette réforme. Cet homme charismatique et beau parleur va rapidement semer le trouble dans la ville…
Critique : Il fallait un certain courage à Roger Corman pour, entre des films de science-fiction fauchés et des adaptations de Poe, signer un drame aussi puissant sur le racisme dans une petite ville du Sud sans verser dans le simplisme excessif. Sa meilleure idée est sans doute de travailler la tension plus que le spectaculaire, en dilatant des séquences relativement peu nombreuses : l’arrivée d’Adam en bus, son long discours, la marche des Noirs vers le lycée où ils sont accueillis pour la première fois, autant de moments forts que le cinéaste maîtrise parfaitement. Le biais choisi, celui de suivre un démagogue séducteur, lui permet de renouer avec les grandes figures charismatiques (que l’on pense à Elmer Gantry le charlatan, sorti l’année précédente) qui cachent sous des dehors attrayants une soif de puissance que rien ou presque ne viendra entraver. Qu’il séduise une lycéenne ou qu’il appelle au meurtre, Adam avance sans scrupules en manipulant les autres : Corman prend soin de le filmer en contre-plongée, ivre de son verbe, pendant qu’il appelle à la révolte face à la déségrégation. Ailleurs, il le montre avenant mais trahi par des automatismes (gestes et propos répétitifs), comme un pantin dont on peut penser, car ses motifs profonds ne sont jamais explicités, qu’il ne cherche qu’à être aimé et admiré.
Même si on regrette quelques facilités, comme ces plans flous pour montrer l’évanouissement ou un final un peu lourd, The Intruder doit sa force à sa sobriété dans la dénonciation ; il montre impeccablement le racisme ordinaire, celui des braves gens qui sont, bien entendu, choqués par l’arrivée de Noirs au lycée, un racisme presque bon enfant, mais dont les conséquences ne peuvent qu’être dramatiques. La lente progression vers le drame monte savamment, à un rythme pesant qu’une musique efficace soutient : si quelques éclats de violence parsèment le métrage (une bombe, un lynchage), c’est dans les discours et les situations tendues que Corman est à son meilleur, œuvrant à faire de chaque séquence un moment de suspens propice à n’importe quel débordement. On ne peut que saluer la probité d’un cinéaste qui a voulu faire un film personnel, y a perdu de l’argent mais gagné une fierté de lui-même qu’on partage aisément. À la fois modeste et ambitieux, The Intruder se regarde la gorge et l’estomac noués face à la haine tranquillement affichée, à ce racisme insupportable et pourtant tellement réel.
Les suppléments :
Corman et Shatner racontent les coulisses d’un tournage dangereux, les ruses et les bidouillages nécessaires pour en venir à bout. C’est intéressant mais tout de même un peu court (10mn), d’autant qu’à part la bande-annonce, il n’y a rien d’autre à se mettre sous la dent.
L’image :
Malgré de très légers accrocs et un faible manque de contraste, la copie proposée bénéficie d’une restauration soignée qui assure un confort visuel satisfaisant pour un film de 1961. Le grain parfois palpable ajoute une patine bienvenue.
Le son :
Les dialogues ont beaucoup de présence et permettent d’apprécier une œuvre très dialoguée dans ses moindres nuances. Certes, la piste DTS-HD Master Audio 1.0, la seule disponible, trahit son âge par un son quelque peu étriqué, mais la clarté de l’ensemble, musique comprise, ne déçoit pas. Pas de VF.
– Sortie Blu-ray : 10 avril 2019