Le 3 juin 2013

- Acteurs : Adelaide Clemens, J. Smith-Cameron, Aden Young, Abigail Spencer
- Genre : Série télé
- Nationalité : Américain
Retour sur la série évènement de Sundance Channel dont la première saison a été dévoilée aux USA en avril 2013 et peu après en France.
Retour sur la série évènement de Sundance Channel dont la première saison a été dévoilée aux USA en avril 2013 et peu après en France.
L’argument : Rectify s’intéresse à Daniel Holden (Aden Young) qui vient de passer 19 ans en prison après avoir été accusé du meurtre de sa petite amie. Libéré suite à une révision de procès, il est libre de recommencer sa vie comme il l’entend. La décision de retourner dans sa ville natale ne sera pas au goût de tous, sa famille et ses anciens amis ne l’accueillant pas tous à bras ouverts.
Notre avis : Décidément, le retour à la liberté semble inspirer les scénaristes du monde entier. Après In the flesh, l’histoire d’un pauvre zombie sevré rentrant à la maison, Hatufim et Homeland, sur le retour de soldats faits prisonniers, voici donc Rectify.
Sundance Channel, petite soeur de la chaîne câblée AMC (Breaking Bad, Mad Men), a décidé de se mettre à la fiction télévisée. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle apprend vite. Après Top of the lake, l’excellente mini-série de Jane Campion, sa nouvelle création est l’une des meilleures nouveautés de l’année. L’acteur Ray Mckinonn, que l’on a pu voir en prêtre épileptique dans Deadwood, en est l’heureux créateur. Dix-neuf ans passés dans le couloir de la mort, ça use. Daniel Holden se prépare à recouvrer la liberté, demande un « coke » et découvre qu’il ne sait pas comment nouer une cravate. Il va retrouver sa famille. Comme lui, comme le monde qui l’attend dehors, elle n’est plus vraiment la même. Condamné alors qu’il n’avait que dix-huit ans, Daniel Holden a vécu la majeure partie de sa vie à attendre sa fin. Et voilà qu’un nouveau test ADN remet tout en cause. Finalement innocent avant preuve du contraire, il reste coupable d’un petit détail : il a tout avoué. Le sénateur Roland Foulkes, un vieux politicien qui a construit toute sa carrière sur sa condamnation, compte bien convaincre le nouveau procureur de le renvoyer en prison. La ville, elle, est déchirée en deux. Entre haine et fascination, chacun hésite. La série joue habilement sur la culpabilité du héros, laisse à voir un homme à plusieurs visages, impossible à vraiment décrypter. Ce qu’il dit, est-ce par provocation ou par naïveté ?
Interprété par Aden Young, le personnage de Daniel Holden est le nouveau né le plus vieux de l’histoire. L’homme a beau avoir 40 ans, tout est nouveau pour lui, le soleil comme de vieilles revues érotiques. Il redécouvre avec frayeur un monde où tout est possible, envisageable, où il faut interagir avec ceux qui ne vous comprennent pas. Il s’est façonné une vision du monde dans un espace clos, en dehors du temps. Il va devoir tout oublier pour pouvoir envisager son futur avec le souffle d’une personne vivante.
Daniel Holden est un homme silencieux, en décalage constant avec son environnement et son audience. Tantôt poétique, tantôt d’une glaçante lucidité, Daniel choisit ses mots comme on fait un puzzle : à tâtons, sans vraiment savoir dans quel ordre il faut les placer. Il n’y a plus rien d’ordinaire chez cet homme qui a ramené de son enfer une langueur presque hypnotique. Sa façon de se mouvoir, de s’exprimer, de soulever sa lèvre supérieure même...Tout chez lui est absolument captivant. Et cette lenteur qu’il traîne derrière lui, comme un fardeau, est extrêmement contagieuse. Sa simple présence étire l’espace temps, le modèle comme une œuvre d’art qui impose un rythme à sa famille, à la série toute entière. Cette façon contemplative qu’il a de nous laisser voir son monde nous offre des instants d’une beauté fascinante, lumineuse malgré les thèmes de la série.
Loin d’être ennuyeux pour autant, le drama alterne entre le présent et la vie en prison. Pas très original au premier abord. C’est pourtant là une des bonnes idées de cette série. On y découvre un Daniel Holden plus terre à terre et paradoxalement, plus jovial, plus enclin à ressentir et à montrer des sentiments. Ces deux temporalités sont intimement liées, elle se répondent et nous donnent d’autres clés pour comprendre le personnage. Malgré son isolement, Daniel se lie d’amitié avec un de ses comparses condamnés à mort. A travers ces scènes touchantes, on se surprend à se prendre d’affection pour un homme capable du pire, un pédophile en l’occurrence. Le personnage a été écrit sans manichéisme, sans avoir honte de nous rappeler qu’il existe de l’humanité chez tout le monde.
L’univers, travaillé et complexe, rend crédible et vivante cette ville, vengeresse, qui ragote un peu partout autour d’un petit-dej’ café-bacon, où le temps s’est arrêté et attend sans trop de patience que justice soit faite. Les sorties de Daniel prennent ainsi souvent la forme d’une danse avec la mort. Les personnages secondaires, servis par un casting absolument parfait, finissent d’étoffer cette série qui a su emprunter le meilleur au drama famillial. La famille recomposée semble elle-même coupée en deux. Abigail Spencer qu’on a pu voir dans Mad Men, incarne ici la sœur aimante et prête à tout pour défendre l’innocence de son frère. Sa mère, quant à elle, est à l’image de cette maison, pleine de retenue et de non-dits. Son nouveau demi-frère, Ted, montre à voir un lien qui ne se crée pas. A la fois jaloux et sceptique quant à sa libération, il va doucement glisser vers la haine, pour se laisser absorber par l’animosité ambiante. Et puis il y a Tawnee, sa belle sœur, interprétée par Adelaide Clemens, mélange de Michelle wiliams et de Carey Mulligan, formidable en guide spirituel un peu naïve.
La réalisation est, comme souvent sur le câble, très soignée, se rapprochant toujours un peu plus de ce qu’on voit de mieux au cinéma. Lumineuse, sensorielle, l’image nous aide à ressentir cette atmosphère à la fois lourde et pleine de poésie.
La musique, bien sentie, est empreinte de mélancolie. Elle accompagne parfaitement le regard de cet homme qui lutte entre ses souvenirs et cette époque qu’il ne connaît pas. « Flume » de Bon Iver ouvre le bal, on sait dès lors qu’on est entre de bonnes mains.
Multiforme, la série mélange habilement intrigues judiciaires et familiales et réflexions sur des thèmes plus larges comme la liberté et la culpabilité.
Rectify qui s’est achevé mi-Mai sur Sundance channel, a déjà été renouvelée pour une seconde saison. Bonne nouvelle pour les Français dans la légalité, elle est diffusée sur sa chaîne jumelle, Sundance Channel France.
Alexis Detrey