Le 20 février 2017
Un jeu de massacre, filmé façon huis clos. La première œuvre d’un cinéaste talentueux.


- Réalisateur : Ambroise Carminati
- Acteurs : Mathieu Lardier, Mehdi Ortelsberg, Noémie Chicheportiche, Azedine Kasri, Cédric Auffret, Pauline Nozière, Leyla Jawad, Benjamin Haddad, Mathilde Fouet, Philippe Bourgogne
- Genre : Comédie dramatique
- Nationalité : Français
- Durée : 1h23min
- Date de sortie : 8 février 2017

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Résumé : Pour leur permettre de mieux se connaître, dix personnes appelées à travailler ensemble se prêtent à un jeu de vérité par des questions-réponses. Petit à petit, chacun réalise que ce jeu leur échappe complètement…
Notre avis : Dix jeunes gens nourris au même biberon entrepreneurial se réunissent pour un jeu de la vérité. Auparavant, ils ont appris que, leur stage fini, certains quitteront la boîte. De cette configuration, Ambroise Carminati titre un huis clos épatant où les personnages, soumis à des questions tantôt insidieuses, tantôt brutales, sont assignés à répondre sur le mode de la transparence. Le film met en place une atmosphère de suspicion généralisée : chacun étant potentiellement le concurrent de l’autre, on ne saurait envisager que la moindre injonction à l’unité du groupe échappe aux modalités de l’hypocrisie, d’autant que les questions, évidemment anonymes, permettent à leurs auteurs de s’abriter derrière les pires rancœurs ou insinuations. Elles culminent dans la deuxième mi-temps de cette joute, où le sournois Mehdi, sourire de VRP accroché à ses intentions chafouines, libère ses pulsions antisémites contre sa collègue Noémie. Ce que montre remarquablement le film, c’est le dispositif piégeux dans lequel s’enlisent les personnages : car si certains d’entre eux s’accommodent du jeu de massacre, si d’autres donnent des signes de fatigue, tous rempilent pour une deuxième partie, parce qu’il est impossible d’échapper à cet esprit d’équipe que profile la vie en entreprise. Pourtant, chacun démontre que cette nécessité de faire corps se heurte aux contingences des jugements individuels avec tout ce qu’ils comportent de mauvaise foi, surtout lorsqu’ils visent un comportement, un vêtement porté, une caractéristique physique.
Le film évoque tout simplement des personnalités qui ne sont pas compatibles et refusent explicitement le constat de cette inadéquation, parce qu’il annulerait le désir global d’un rapport de forces. Certains finissent par le subir et s’enfoncent pour quelques minutes dans un mutisme réprobateur. Pour quelques minutes, seulement.
D’autres qui disparaissent parfois du champ sont aussi ceux qu’on retrouve, le visage creusé par la fatigue nerveuse, comme celui d’Azedine. La multiplicité des gros plans crée une indéniable tension chez le spectateur et, de ce point de vue, la pause cigarette que s’accordent Pauline et Mathilde, dans un champ enfin élargi, semble une respiration naturelle et suscite une solidarité immédiate avec les personnages. Tourné en une nuit, ce premier film d’Ambroise Carminati révèle aussi le formidable talent des comédiens issus de la même école d’acteurs : leurs paroles circulent naturellement, sans véritable temps mort, sauf quand des nécessités dramatiques justifient la présence d’un silence.
La règle du jeu est l’œuvre d’un réalisateur qui a vraiment de l’avenir.