¡ Viva la muerte !
Le 11 février 2003
Comment rester maître de son destin, lorsqu’on a été désigné par le doigt de Dieu ? Roman d’un apprentissage, L’étoffe d’un héros dresse le portrait tout en contrastes de trajectoires individuelles prises dans la tourmente de la guerre civile espagnole.


- Auteur : Miguel Delibes
- Collection : Otra memoria
- Editeur : Verdier
- Genre : Roman & fiction
- Nationalité : Espagnole

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Gervasio est encore enfant lorsqu’il se présente, très solennellement, dans le bureau de son grand-père, pour lui faire observer un phénomène étrange. La musique militaire a sur lui des effets surprenants. Au bout de quelques mesures, l’enfant est pris d’une chair de poule qui s’étend à l’ensemble du système pileux, balayant bonnets et casquettes, le laissant hérissé et perplexe. La famille s’émeut. Il ne peut s’agir que du doigt de Dieu. Le Seigneur a de toute évidence choisi cet enfant pour lui faire accomplir de grandes oeuvres. Ce sera un héros. Gervasio se prépare donc avec fatalisme à ce destin glorieux, après s’être toutefois assuré qu’un bon héros n’est pas forcément un héros mort.
L’Espagne vit alors une période trouble, qui va la mener droit à la guerre civile. La famille vit dans la nostalgie d’un ordre révolu, à l’ombre de ses murs épais, et voit dans les événements en marche l’heure enfin venue de combattre pour Dieu et le roi. Les enfants font l’apprentissage de la vie et de la politique à partir d’une phrase, attrapée au vol, un bavardage de domestique...
Peu d’originalité stylistique, dans cette mise en perspective de l’histoire à travers une saga familiale. Le récit est linéaire, classique. Delibes a pourtant déjà goûté à la liberté narrative, on pense bien sûr à Cinco horas con Mario, mais ici, le propos est autre. C’est l’Espagne déchirée, face à ses contradictions, ses incohérences. C’est un morceau d’histoire fiché dans la chair de toute une génération, avec ses hontes, ses doutes, les certitudes qui se craquellent.
Alors, qu’est-ce qu’un héros ?
Gervasio va traverser l’histoire à la recherche d’une réponse, à la recherche de la vérité, entre une tribu figée dans ses certitudes et un père naturopathe républicain, la honte de la famille ! Pourquoi un héros dans un camp devient-il traître dans l’autre ? "Ce qui [...] amène à réduire l’héroïsme à un problème de bonne foi." Les convictions s’effritent, les contradictions et les doutes affleurent, le doigt de Dieu se fait moins infaillible, l’héroïsme s’efface devant l’humain, la douleur, la peur.
Epuisement d’un romantisme du combat, L’étoffe d’un héros traverse une époque encore trop proche, où la mort était une victoire et Dieu un aboutissement. Fabrice à Waterloo ? Peut-être... Gervasio en aura au moins ouvert les yeux sur la vie.
Miguel Delibes, L’étoffe d’un héros (Madera de héroe, traduit de l’espagnol par Dominique Blanc), Verdier, coll. "Otra memoria", 2003, 379 pages, 18 €