Le 15 mars 2025

- Auteur : Alain Mabanckou
Entretien avec Alain Mabanckou, romancier, essayiste et directeur artistique du festival littéraire Atlantide.
Certains rendez-vous ne se ratent pas. S’il réside aux États-Unis, où il enseigne à l’université de Los Angeles, le romancier et essayiste Alain Mabanckou était de passage à Nantes pour le festival littéraire Atlantide, dont il est le directeur artistique depuis 2018. L’occasion idéale d’évoquer son rapport aux continents africain, européen et africain en ces temps troubles – et du rôle que la « littérature-monde » peut y jouer…
Votre dernier ouvrage, Cette femme qui nous regarde, est consacré à Angela Davis, dont vous avez apprécié l’œuvre. Quelle histoire personnelle vous lie à elle ?
Angela Davis était l’un des personnages les plus importants de mon enfance. Je me souviens de cette vision que j’avais d’elle, sur la couverture de sa biographie – livre que mon oncle avait dans sa bibliothèque –, de cette photo sur laquelle elle porte sa touffe afro. C’est ma mère, d’ailleurs, qui avait posé la question : « Mais qui est cette femme qui nous regarde ? »
Plus tard, aux États-Unis, où j’enseigne, elle a donné une conférence et, en l’écoutant, les flashs d’autrefois me sont revenus en mémoire. C’est là que j’ai eu l’idée d’écrire un livre permettant aux gens de comprendre qui était cette grande femme – militante des droits civiques au sein des Black Panthers, à l’avant-garde de la lutte pour la libération des individus. Je ne voulais pas saturer le texte de références et d’éléments académiques, je préférais écrire un texte pouvant être lu même par des collégiens ou des lycéens.
Dans ce livre, je raconte donc nos deux parcours parallèlement ; il s’agit d’un hommage à cette femme, mais aussi d’un regard posé sur mon enfance africaine. Le livre a même un côté fictionnel, dans la façon dont j’ai structuré le récit de la vie d’Angela Davis : je dirais qu’il y a 80 à 90 % d’éléments réels tirés de sa vie, et le reste qui est de la fiction.
Vos livres décloisonnent souvent les différents genres littéraires. Le Sanglot de l’homme noir, par exemple, consistait autant en un essai qu’en une autobiographie.
Oui, je privilégie une approche très ouverte car, lorsque vous écrivez sur des sujets comme les libertés personnelles ou l’identité, il faut trouver un genre alliant à la fois le récit et la pédagogie. Ce sont ces deux axes qui m’animaient. Donc, dans l’espace du récit, je me laissais aller à un peu de poésie et à un peu de narration. Pour Angela Davis, par exemple, je parle de ses cheveux, de sa façon de parler, sa vie personnelle et amoureuse.
Ma démarche avait été la même pour Le Sanglot de l’homme noir, texte qui traitait pourtant des grands problèmes des Noirs en France. Mais avec lequel je voulais dépasser le cadre de l’analyse, de la « sociologie de la couleur » : en effet, comment la couleur peut-elle avoir des conséquences sur l’inconscient des personnes de couleur ? J’avais constaté que les gens lisaient ce récit comme un roman.
Vous êtes un témoin privilégié des relations entre les continents africain, américain et européen. Comment voyez-vous ces relations évoluer ?
Ma chance est effectivement de pivoter entre ces trois continents : l’Afrique, mon continent d’origine ; l’Europe, mon continent d’adoption ; l’Amérique, le continent sur lequel je vis. Cela m’a permis de voir comment on perçoit le sens de l’humanisme dans chacun de ces endroits. En Afrique, il y a ce côté communautaire, hospitalier, fait de bruit et de fureur. L’Europe, pour moi, était le territoire où je venais peaufiner ma culture : littérature, philosophie, peinture, cinéma… Quant à l’Amérique, je l’ai toujours considérée comme le lieu économique, puisque c’est là que j’enseigne la littérature, à l’université de Californie.
J’ai observé beaucoup de changements dans leurs rapports, surtout aux États-Unis, avec la succession de différents présidents jusqu’aux deux mandats de Donald Trump, intercalés par celui de Joe Biden. Dans ce pays, il y a toujours le problème de la place que les minorités ont dans les décisions politiques qui sont prises. Ces minorités sont de plus en plus considérées comme responsables de l’atrophie des États-Unis. Cette politique populiste est une posture facile à prendre, mais qui a creusé les inégalités chez les Américains. Ce courant n’est pourtant pas seulement américain, puisque, même en Europe, on ressent un certain repli identitaire. Cela est peut-être dû au fait que, lorsque les États-Unis se lancent dans une certaine politique, celle-ci influence l’Europe. Concernant l’Afrique, ce qui m’inquiète toujours est la perpétuation des régimes autocratiques, la pauvreté des populations et les richesses accaparées par les familles dirigeantes.
Concernant les relations entre ces trois continents, j’ai toujours pensé que la possibilité même d’avoir un dialogue restait ce que l’on devait faire. En France, par exemple, si nous assistons à ce repli identitaire, c’est aussi parce que nous n’avons pas abordé de façon objective et claire les questions liées à la colonisation et aux guerres civiles dans lesquelles les anciennes nations colonisatrices européennes avaient leur responsabilité.
Concernant ce repli identitaire, vous appelez à se méfier et se défier des « identités meurtrières », terme que l’on retrouve là encore dans Le Sanglot de l’homme noir, et que vous empruntez à Amin Maalouf…
La tendance politique actuelle est de vouloir légiférer sur la question de l’identité. Or, j’essaye d’expliquer que l’identité ne peut pas être une question résolue politiquement, puisque notre identité est la somme des rencontres que l’on a faites tout au long de notre existence. Ces rencontres peuvent avoir des influences positives ou négatives ; il s’agit donc de rechercher les rencontres qui ont sur nous une influence positive, pour nous permettre de rechercher le cadre de la race, de la région.
L’identité est toujours en mouvement, en mutation. La société est de plus en plus métissée, les langues se croisent… Le citoyen français d’aujourd’hui n’est plus celui des années 1940 : il a lui-même voyagé, rencontré des étrangers et peut se faire sa propre idée du monde, plutôt que de simplement écouter les discours servant les politiciens.
En tant qu’enseignant, vous êtes aussi un témoin privilégié des mouvement sociaux et militants qui ont pris place sur de nombreux campus étasuniens. Quel regard portez-vous sur ceux-ci ?
J’ai pu constater que les étudiants sont plus ouverts aux enjeux sociétaux, comme l’étaient ceux de France en 1968, puisque c’est leur jeunesse qui est en jeu. C’est leur avenir qui est hypothéqué à chaque fois que les politiques veulent imposer des mesures populistes. Dans Cette femme qui nous regarde, j’ai par exemple raconté les mouvement de revendications sur la cause palestinienne qui s’étaient déroulés dans les universités américaines. Il est intéressant de voir qu’une femme comme Angela Davis avait fait ses études en Europe, à la Sorbonne ; elle était donc sensible au fait que les étudiants pouvaient être une arme de défense contre les injustices.
Selon vous, une période difficile comme celle que vivent les minorités aux États-Unis, peut-elle favoriser l’émergence d’un mouvement littéraire important, comme l’a pu l’être celui de la Renaissance de Harlem ?
Je pense que oui. À l’époque de la Harlem Renaissance, les écrivains et artistes noirs américains voulaient que l’on reconnaisse leurs particularités, dont leur attachement à l’Afrique. Ils voulaient créer des choses qui n’étaient pas forcément celles de l’Amérique bien lissée, et revenir à leur culture d’origine, africaine. C’est cela qui a créé de la grande littérature – celle de Chester Hymes, James Baldwin, Claude McKay, Richard Wright – et de la grande musique, celle de Joséphine Baker ou Miles Davis. Pour ces artistes noirs américains, déjà, la France était la terre d’hospitalité et la capitale de la culture, un endroit où ils pouvaient vivre sans craindre la ségrégation raciale. L’esclavage n’avait pas eu lieu en France métropolitaine, mais dans les territoires qui étaient alors colonisés par les Européens. Nous devons donc accepter que l’histoire de l’esclavage et de la colonisation est une histoire commune. Il ne faut pas succomber à la tentation de rechercher les coupables, mais plutôt relire l’Histoire ensemble et l’écrire d’une façon objective.
Ce mouvement artistique a lui-même fécondé les rapports entre les États-Unis et l’Europe...
Oui, cette Renaissance a battu son plein des années 1920 à 1940, et elle a ensuite été « photocopiée » par le monde francophone : c’est ce qu’on a appelé le mouvement de la négritude, avec Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire. J’ai toujours considéré, lorsqu’on parlait de la négritude, que cette conscience des Noirs de leur identité avait été accompagnée par des Européens comme Jean-Paul Sartre, Albert Camus ou Michel Leiris – qui expliquaient que la « question noire » était la question de toutes les civilisations. Nous n’en sommes plus là aujourd’hui, nous sommes plutôt dans l’élan de ce qu’on pourrait qualifier de « littérature-monde », une création qui est le résultat de nos influences de part et d’autre.
La littérature peut donc jouer ce rôle d’entremetteur, de moyen de se parler entre les différents peuples et continents ?
Oui, je crois dans le pouvoir de la littérature, qui est le seul moment où nous pouvons oublier nos frontières. Un Français qui lit un livre japonais entre dans la société japonaise, emprunte presque la nationalité japonaise lorsqu’il imagine ces personnages et les rencontre. C’est la raison d’être de notre festival, Atlantide, où l’on vient pour constater que nous sommes très proches lorsque nous parlons de nos imaginaires. Si nous ne continuons pas à faire l’expérience de nos imaginaires, nous risquons de perdre cette bouée de sauvetage qu’est la littérature. Mais cela englobe tous les arts ; en ce qui me concerne, c’est la littérature qui me permet, au moins, de faire entendre que je suis un homme comme un autre.
Ce festival Atlantide se déroule dans une ville avec laquelle vous avez une relation personnelle : Nantes. Quelle est votre histoire avec celle-ci ?
C’est la première ville étrangère où j’ai vécu : quand j’ai quitté l’Afrique à vingt-et-un ans, je suis venu à Nantes pour aller à la faculté de droit. Elle a donc toujours symbolisé ma découverte de la France, d’où une certaine affection que j’ai pour elle. C’est même pour cela que j’avais accepté la direction artistique du festival : j’avais l’impression de rentrer à la maison.
Je suis arrivé ici en 1989, la même année où Jean-Marc Ayrault devenait maire de la ville ; c’est ce qui a créé une amitié entre lui, son épouse Brigitte et moi. J’ai en moi ce sentiment d’appartenance à la ville, même si je n’y vis pas physiquement. C’était la première ville dans laquelle j’ai pu voir les Français dans leur environnement alors que, au pays, je les voyais hors de leur environnement, adoptant un autre comportement. Ici, j’ai découvert les éléments de cette civilisation qu’on nous enseignait, comme le changement des saisons. Ces quatre saisons dont on nous parlait alors que nous n’en avions que deux : la saison sèche et la saison des pluies. À chaque fois que je viens à Nantes, c’est avec une certaine émotion, et je dois me perdre pour sentir que c’est la ville qui me guide. Mais je finis toujours par me retrouver, comme le chat retombe toujours sur ses pattes !
Votre histoire avec la ville s’entrecroise justement avec l’histoire, souvent douloureuse, entre les continents africain et européen.
Bien sûr : Nantes, Bordeaux, Le Havre ont été des villes importantes pendant ce qu’on appelait à cette époque la traite négrière. Pour autant, je ne garde pas une dent contre elles, d’autant qu’il y a des initiatives qui sont faites ici : Nantes est devenue une ville multiculturelle, riche de nombreuses associations. La plupart des villes qui ont connu l’esclavage, et se sont enrichies avec celui-ci, font désormais un effort pour donner des repères, des indices pour que l’on puisse lire ce qui s’est passé. Ce que nous avons à faire, c’est rechercher, reconnaître cette histoire, l’exposer au public et continuer à vivre ensemble pour ne pas répéter les erreurs du passé.
Vous évoquiez l’idée de « pédagogie ». Outre l’écriture de romans et d’essais, vous vous êtes également exprimé dans des projets vidéo, comme votre documentaire Noirs en France. Est-ce pour toucher des publics divers et se documentant via différents canaux ?
Oui, j’ai voulu multiplier les moyens de transmettre les savoirs. J’écris des romans, de la poésie, des essais – et le documentaire est un autre éléments essentiel, puisqu’il permet de toucher plus de monde. Quand j’ai coréalisé ce documentaire avec Aurélia Perreau, il a été vu par sept millions de personnes. Or, ce n’est pas tous les jours qu’on écrit un livre qui touche sept millions de lecteurs ! De plus, cela nous permettait d’utiliser des exemples concrets, visuels, qui montrent bien que ce n’est pas une histoire « vide », mais qui est réellement arrivée. C’est pourquoi je suis de plus en plus porté sur la réalisation de documentaires, car je sais que la réflexion du public se fera à travers l’interrogation des archives et des éléments qui ne peuvent pas forcément ressortir, ou être noyés, dans un livre.
Un grand merci à Estelle Lacaud.
Propos recueillis par Robin Berthelot