Le 15 février 2020

- Dessinateur : Claire Bretécher
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Claire Bretécher s’est éteinte à l’âge de 79 ans, le 10 février 2020. La première grande dessinatrice de la BD francophone, ce fut bien elle.
News : Dans le milieu alors très macho de la BD, la première grande dessinatrice, c’était bien elle : Claire Bretécher a réussi le triple exploit de devenir une pionnière de l’auto-édition, une classique du neuvième art, en même temps qu’une observatrice sociologique, qui fera plein d’émules. L’avènement de cette formidable dessinatrice correspondit aussi à ce qu’on appela la deuxième vague du féminisme, que cette autrice illustra par des héroïnes devenues célèbres comme Cellulite, Agrippine, Les Mères, ou Thérèse d’Avila.
Le parcours de Brétécher n’est pourtant pas un long fleuve tranquille : après une année aux Beaux-Arts de Nantes, elle monte à Paris, comme on dit, et se bat pour placer des dessins à droite et à gauche, notamment dans Le Pèlerin, avant de publier dans plusieurs magazines des éditions Bayard. Elle travaille également pour la publicité, à partir de la seconde moitié des années 60. La rencontre avec René Goscinny marque un tournant : elle illustre Les aventures du facteur Rhésus, écrit par l’auteur d’Astérix, dans le mythique journal L’Os à moelle que Pierre Dac a relancé à partir de 1964. Goscinny se souviendra d’elle lorsqu’il fondera Pilote, en 1969. Avant d’y participer, elle collaborera à Tintin (1965-67) et à Spirou (1967-1970). Les années 70 seront sa décennie : son art devient satirique, elle participe à la fondation de la légendaire revue L’Écho des savanes avec Gotlib et Mandryka, avant d’être engagée par Le Nouvel Observateur, où elle commence une série de planches qui évoquent un sociotype bien défini, ceux qu’on appellera bien plus tard "les bobos", dont elle documente le quotidien avec un humour acerbe.
Les Frustrés deviendra un immense succès qui fera connaître Bretécher bien au-delà du cercle de la BD. Le sémiologue Roland Barthes ne tarira pas d’éloges sur elle, en lui attribuant le titre de "meilleur sociologue". Elle recevra, pour cette création, le prix du scénariste français du festival d’Angoulême 1976.
Dans les années 80, elle démontre sa capacité à capter l’air du temps en créant le personnage d’Agrippine, une adolescente privilégiée qui fait sa crise et que sa mère avocate, Poule, ne supporte qu’en avalant des sédatifs. Là encore, le dessin acéré et les mots de Bretécher font mouche. La série se prolongera jusqu’en 2009.
Toutes ces années sont aussi marquées par un geste d’émancipation : la dessinatrice s’auto-édite. D’autres la suivront dans cette entreprise dont elle est une pionnière. En 2006, elle revient dans le circuit traditionnel en signant avec Dargaud. Sa production se ralentit considérablement. L’artiste est particulièrement affectée par le décès brutal de son mari, le constitutionnaliste Guy Carcassonne, en 2013. Trois ans plus tard, pour couronner une carrière exemplaire, le prix allemand Max et Moritz spécial lui sera attribué.
Monument de la BD, personnalité intransigeante et libre, Claire Bretécher a été un jalon de la création contemporaine, en même temps qu’un témoin attentif des soubresauts de son époque. Elle est morte à l’âge de 79 ans.