Le 25 mars 2025
En laissant la réception du spectacle hors-champ, Albert Serra est plus attentif aux corps, à leurs contorsions, leurs convulsions et leur étreinte morbide. Par son dispositif à rebours du documentaire classique, il confronte et dévoile les corps dans leurs plus infimes battements et vacillements.


- Réalisateur : Albert Serra
- Genre : Documentaire, Film animalier
- Nationalité : Espagnol, Français, Portugais
- Distributeur : Dulac Distribution
- Durée : 2h05mn
- Date de sortie : 26 mars 2025

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Résumé : À travers le portrait du jeune Andrés Roca Rey, star incontournable de la corrida contemporaine, Albert Serra dépeint la détermination et la solitude qui distinguent la vie d’un torero. Par cette expérience intime, le réalisateur de PACIFICTION livre une exploration spirituelle de la tauromachie, il en révèle autant la beauté éphémère et anachronique que la brutalité primitive. Quelle forme d’idéal peut amener un homme à poursuivre ce choc dangereux et inutile, plaçant cette lutte au-dessus de tout autre désir de possession ?
Critique : Un taureau noir se révèle lentement hors des ténèbres et entre dans une arène nappée d’obscurité. À ce plan inaugural répond celui d’un torero, vêtu de blanc, belle figure tâchée de sueur et de sang au son du paso doble de Toros en Arles. Le déséquilibre du rapport entre l’homme et l’animal renforcé par les choix plastiques dépasse la visée d’un plaidoyer anti-corrida : Tardes de Soledad s’envisage plutôt comme le détournement d’une mise en scène viriliste. Les taureaux se succèdent de manière indifférenciée, tandis que le matador, responsable de la mise à mort de l’animal et chef de la cuadrilla, Andrés Roca Rey, tient tout le film avec son port de tête altier, son autorité agressive et sa beauté vénéneuse. C’est peut-être ce qui rend Tardes de Soledad plus supportable dans sa fureur : il s’attarde sur la « machie » de la tauromachie, temps dans lequel l’effroyable et ridicule pantomime masculiniste et fétichiste s'exhibe. Dans cette œuvre totale, faite d’autant de nappes et de strates, se glissent et s’entremêlent les ambiances électro, la musique de fanfare et les dialogues des toreros. L’une d’elle, la plus stimulante, est celle de la mise en scène d’un rituel violent au cœur d’une généalogie patriarcale transmise dans un même jet de sang. Le spectacle monumental trahit son hérédité de violence, uniquement perçue dans sa représentation et ses coulisses.
- © 2025 Dulac Distribution. Tous droits réservés.
La corrida nous est donnée dans sa dimension cérémoniale, renforcée par son lien très fort avec la religion chrétienne. Sur le torse nu et herculéen d’Andrés Roca Rey, un médaillon tenu par un chapelet à perles blanches, qu’il va venir enserrer et baiser à plusieurs reprises. À ces petites manies frénétiques -se signer, embrasser son chapelet- s’agrègent les moues dans le miroir qu’il reproduit à l’identique dans l’arène. La religion, comme la corrida, est affaire de gestes, de postures. L’image, sans cesse, est mise en jeu, oriente le mouvement, lui donne son étoffe et son essor.
Dans ce monde d’hommes, les femmes ne sont présentes que par signes : celui de la pureté d’abord, avec une image de la Vierge des douleurs, éplorée. Elle est montrée, dans un plan troublant, dans le creux des jambes du torero, sous sa domination. La Vierge de Carmen quant à elle, fera office d’offrande après l’une des victoires d’Andrés Roca Rey. À l’inverse, les femmes sont évoquées, pour leur part animale, sous la forme de la transmission d’une souillure. C’est « la pute de mère » que le taureau rejoint, autant que l’interdit absolu de toucher son sang qui ne peut que « contaminer ». L’animal est qualifié dans sa descendance et son impureté de « fils de pute ».
Le sadisme qui imprègne le film tient à l’idée que la douleur, la domination et la mort sont une forme de grâce, dont le matador fait la quête dans un absolu abyssal. La majorité des indications, des commentaires adressés à Andrés Roca Rey par ses peones, ses assesseurs, sont clairement connotés. On lui demande d’être « fougueux », on se félicite de ce qu’ils « vont la lui sucer tous », qu’il « a des couilles », c’est net : le triomphe de la corrida est une gloire virile et sexuelle. Difficile dès lors, de ne pas voir un phallus dans l’épée dressée qui pourfend les chairs animales. Albert Serra filme la corrida comme un viol : acte patriarcal, ritualisé et cruel. C’est sans aucun doute la découverte la plus renversante de Tardes de Soledad. L’humiliation se poursuit avec une sorte de scalp, de castration : la découpe des oreilles du taureau, brandies au terme du dernier acte d’une tragédie éternellement renouvelée. La dimension monumentale de l’arène est escamotée au profit d’une approche corporelle très féconde. En laissant la réception du spectacle hors-champ, Albert Serra est plus attentif aux corps, à leurs contorsions, leurs convulsions et leur étreinte morbide. Par son dispositif à rebours du documentaire classique, il confronte et dévoile les corps dans leurs plus infimes battements et vacillements.
- © 2025 Dulac Distribution. Tous droits réservés.
Le rouge et le noir du costume appellent l’union de l’Éros et du Thanatos, la chair du torero, dans son apparat, cristallise le sadisme de la corrida. Le corps agressif du matador se cambre et vitupère devant un mur rouge sur lequel est inscrit « Autoridad ». La valse macabre qu’il fait accomplir à l’animal, rapport sexuel autoritaire et abusif, n'a pour but que l’extermination pulsionnelle de la chair de la victime, dans une grande mort qui augure la petite mort de l’orgasme.
La création d’un trou dans la cuisse après une blessure suscite chez les autres membres de la cuadrilla d'Andrés Roca Rey, en son absence, la prononciation du mot « impuissance », qu’ils s’empressent de lier avec le danger de mort qui guette le torero. Ils craignent une mort violente par éventration : une pénétration par le taureau. La disparition du vivant augure le terme de sa domination, la mort et la défaite s’entrelacent dans un sceau funèbre. La mise en scène flamboyante et baroque d’Albert Serra confronte le « surhomme » à la mort et à sa propre cruauté dans une représentation ritualisée qui le corsète, en témoigne la très burlesque séquence d’habillement. En dépit de la victoire sur l’ocre du sable, dans un habit passé du rouge et noir à l’or, la consécration ne mène qu’à une fin de spectacle : une sortie de scène, fleurs dans les bras, à fleur de peau. Les après-midis de solitude sont ceux d’un artiste sans public, d’un crime intégré et d’un monde sans femmes.