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Le 7 novembre 2005
Retour sur elle-même d’une femme à un carrefour de sa vie. Un roman d’une extrême subtilité et d’une grande justesse.


- Auteur : Jens Christian Grøndahl
- Collection : Du monde entier
- Editeur : Gallimard
- Genre : Roman & fiction
- Nationalité : Danoise

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Elle est le genre de femme que beaucoup pourraient envier. Un mariage qui tient bon, deux enfants adultes avec lesquels elle a de bonnes relations, un métier enrichissant (celui d’avocate), une belle villa dans la banlieue de Copenhague. Mais deux accidents successifs, un message téléphonique qu’elle n’aurait pas dû entendre, une lettre qu’elle n’aurait pas dû lire, vont faire tomber en poussière les certitudes d’Irene Beckman, cinquante-six ans. Son mari la quitte. Son père n’est pas son père. Ce pourrait être la trame d’un roman larmoyant, mais Grøndahl est trop subtil pour tomber dans le piège du mélo.
Qui suis-je et pourquoi en suis-je arrivée là ? Son héroïne se met en danger en commençant un long et lent travail introspectif. Il la ramène par vagues aux différentes étapes de sa vie qu’elle se remémore avec minutie pour essayer de se comprendre, de s’admettre, et de trouver le moyen de poursuivre la route.
Il y a une justesse de ton parfaite. Même si les idées d’Irene ne sont pas exemptes de banalité (mais qui ne pense que par concepts d’une fulgurante originalité et intelligence ?), on est fasciné et troublé à suivre son cheminement plein de mélancolie mais aussi, par éclairs, d’une implacable ironie. Irene, de page en page plus attachante, se coltine avec les poncifs, la psychologie de bazar, les constats à deux balles sur la femme de cinquante ans, dépasse tout cela pour creuser au plus profond d’elle-même, vers ce qu’elle a de plus secret et de plus intime, qui est "presque aussi loin que jusqu’à la Lune". A petit pas, sa personnalité se fait jour. Femme qui souffre sans se plaindre, femme en miettes qui cherche à recoller les morceaux en chassant la culpabilité qui guette à chaque tournant de pensée, femme qui ausculte avec courage les circonstances de son passé en tentant de faire la part des choses entre hasard et choix délibérés. A l’issue de ce travail titanesque, la rencontre avec le vieux violoncelliste qui est son véritable père l’amènera vers un semblant de paix. Très fragile, tout juste perceptible. Chez Grøndahl l’espoir est toujours ténu, le bonheur jamais à portée de main, à peine une lueur tremblotante. Mais d’autant plus crédible que cette presque sérénité vient en point d’orgue d’un roman baigné de spleen, qui fait vibrer avec un talent rare la musique de la vie, cet enchevêtrement de sentiments et d’émotions qui la rendent unique et précieuse.
Jens Christian Grøndahl, Sous un autre jour (Det andet lys, traduit du danois par Alain Gnaedig), Gallimard, coll. "Du monde entier", 2005, 372 pages, 21 €