Rentrée littéraire
Le 22 octobre 2002
Une atmosphère trouble pour un roman à clés volontairement inachevé.


- Auteur : Bernardo Carvalho
- Editeur : Rivages
- Genre : Roman & fiction

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Bernardo Carvalho déclare ne s’inscrire dans aucun courant littéraire, et surtout pas dans la littérature sociale dont la production est importante au Brésil. Il s’intéresse plutôt aux représentations inconscientes qu’offre la littérature de l’imaginaire. Il en fait la démonstration avec Les initiales, basé sur un principe formel surprenant : tous les lieux et les personnages du roman sont désignés par leurs initiales. Ce choix, au départ incompréhensible pour le lecteur, se justifie au fur et à mesure que le sens du roman se dégage.
Le récit est structuré en deux parties qui correspondent à deux dîners, séparés par un intervalle de dix ans. Au cours du premier repas, qui a lieu sur une île, le narrateur reçoit dans d’étranges circonstances une boîte en bois gravée de quatre initiales. Elles deviendront une source d’obsession et de questionnements pour celui-ci, qui cherchera à découvrir leur signification et à savoir qui sont exactement les onze autres invités présents sur l’île. Cette quête de sens est le moteur du roman.
Les personnages ont une identité trouble, leurs attitudes semblent jouées et leurs motivations sont opaques. Ils se mystifient, mettent en scène leur vie, à l’image du mystérieux M., sorte d’Andy Warhol mourant, qui filme ses invités entrant dans une église qu’il a préalablement emplie de dizaines de bougies. Et tous prennent plaisir à ce jeu de rôle, semblent y trouver une forme d’existence plus tangible et excitante, usant sans compter du secret et de la dissimulation pour complexifier leurs personnages. Seul le narrateur s’interroge, cherche à discerner le vrai dans cet univers de faux-semblants. Toutes ces histoires extraordinaires mais contredites que racontent les invités sont-elles fictives ou bien réelles ? Le mystère dont ils s’entourent correspond-il à une réaction intellectuelle et artistique face à la platitude de la réalité, ou toute cette mise en scène n’est-elle qu’un rempart devant leur superficialité médiocre ?
Bernardo Carvalho esquisse ainsi à petits coups de pinceau une réflexion sur le mensonge comme créateur de culture et d’atmosphère, devenant un refuge contre l’angoisse de la solitude, de la maladie et de la mort. Là où un nom renseigne simplement sur l’identité première d’une personne ou d’un lieu, des initiales prêtent au questionnement et à la recherche du sens, mais avec le risque de l’erreur et de la confusion. Mais "la vraie magie ne peut naître que des failles et des erreurs et jamais de formules toutes faites", et c’est bien ce à quoi l’on assiste dans le roman. Sans dévoiler une explication concrète ni révéler une réponse précise et tranchée, Carvalho crée autour de ses personnages et de leurs mystères une aura aussi séduisante que troublante.
Bernardo Carvalho, Les initiales (As inicias traduit du portugais (Brésil) par Maryvonne Lepouge-Pétorelli), Rivages, 2002, 156 pages, 14,95 €