Le 3 janvier 2020
Pour rendre hommage à Brecht, il fallait un peu plus de distanciation. Or, ce film très sage est sans doute une œuvre que le dramaturge aurait rejetée.


- Réalisateur : Joachim Lang
- Acteurs : Hannah Herzsprung, Tobias Moretti, Lars Eidinger, Joachim Król, Robert Stadlober, Claudia Michelsen
- Genre : Comédie dramatique
- Nationalité : Allemand
- Durée : 2h05mn
- Date télé : 3 janvier 2020 20:55
- Chaîne : Arte

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– Année de production : 2018
Résumé : Sombre est la nuit, un éclair luit, un homme fuit, la mort suit… La Complainte de Mackie, sur un air de Kurt Weil, en a marqué plus d’un. Suite au succès phénoménal sur les planches de L’Opéra de Quat’Sous en 1928, le cinéma essaie d’en produire une adaptation commerciale. Mais c’est compter sans l’auteur entêté de ce spectacle, Bertolt Brecht, qui souhaite une œuvre sans concession, radicale et engagée… Joachim Lang entremêle le combat de Brecht en coulisses et l’adaptation rêvée de sa pièce, qui prend forme sous nos yeux, tout en multipliant les clins d’œil à notre présent.
Critique : Le début du long-métrage nous plonge dans les Années folles, en 1928 : après un conflit entre les comédiens et l’auteur de l’Opéra de quat’sous, Bertolt Brecht, on ne donne pas cher de la première du spectacle. Le fameux représentant du théâtre épique rencontre pourtant, avec son complice musical Kurt Weill, un immense succès, à telle enseigne que les deux artistes deviennent les nouvelles stars culturelles de Berlin. Le septième art leur fait les yeux doux, plus enclin à la transposition cinématographique des préceptes aristotéliciens qu’à la mise en scène d’une distanciation propre à l’esthétique brechtienne. L’auteur allemand, qui n’a que mépris pour ce fleuron de l’industrie capitaliste, uniquement dévolu, selon lui, à flatter le public dans le sens du poil, oppose ses vues, multipliant les aphorismes qui parviennent d’abord à susciter l’intérêt. Sauf que n’importe quelle anthologie scolaire suffirait à remplacer ce Brecht-là et Lars Eidinger l’incarne fort platement, le plus souvent cigare en bouche.
Cette évocation très sage d’un fait réel est une forme d’hommage raté, qui multiplie les effets de manche dans le vide, brouillant les pistes entre la réalité et l’illusion de la mise en scène, évoquant, par des séquences plutôt académiques, les changements voulus par Brecht à travers l’adaptation cinématographique, qui vont dans le sens d’une plus grande subversion politique. Le film souhaité par l’auteur et jamais advenu devient une série de moments globalement vains.
Dans une perspective plus documentaire, La complainte de Mackie intéresse davantage, montrant que L’Opéra de quat’sous se heurte d’abord à l’ordre moral, puis à l’avènement de l’idéologie nazie qui entreprend de s’attaquer aux deux artistes. Brecht porte l’affaire en justice, pour faire valoir sa liberté de créateur contre une industrie cinématographique qui, selon lui, entretient "le terreau de la bêtise". Mais il perdra.
En dépit d’une fidélité aux faits historiques, le réalisateur croit qu’en privilégiant certains regards caméra ou en badigeonnant le cadre à coups de peinture, il parviendra à illustrer les paragraphes du Petit Organon pour le théâtre. Mais il ne produit qu’un hommage compassé, les scènes entre Macheath et Polly ou la séquence du procès étant exemplairement les plus convenues. Quel dommage d’avoir produit un film qui soit si peu brechtien, même si les critiques virulentes formulées par le dramaturge contre la marchandisation des productions culturelles n’ont évidemment rien perdu de leur pertinence.