Le 1er avril 2025
Ce conte doux-amer sur la vie des Palestiniens en Cisjordanie, ingénu, tendre et ironique, est une agréable surprise qui confirme le talent de Rashid Masharawi.


- Réalisateur : Rashid Masharawi
- Acteurs : Ashraf Barhom , Adel Abu Ayyash, Emilia Al Massou
- Genre : Drame, Road movie
- Nationalité : Français, Suédois, Palestinien
- Distributeur : Coorigines Distribution
- Durée : 1h19mn
- Titre original : Passing Dreams
- Date de sortie : 2 avril 2025

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Résumé : Sami, douze ans, est obnubilé par la recherche de son insaisissable pigeon voyageur à travers les territoires palestiniens. Persuadé que l’oiseau est retourné sur son lieu d’origine, Sami entame un périple le conduisant de son camp de réfugiés près du mur de séparation jusqu’à Haïfa. Chemin faisant, il convainc son oncle et sa cousine de l’accompagner, passe la ligne « verte », entre à Jérusalem et rencontre d’autres Palestiniens. Peu importe le pigeon finalement, ce voyage apporte espoir et assurance, que l’envol du pigeon symbolise.
Critique : Bien sûr, Songe de Rashid Masharawi se déroule en Cisjordanie et pas dans la bande de Gaza. Bien sûr, la situation décrite par Rashid Masharawi ne date pas d’hier (et le film a d’ailleurs été tourné avant le drame du 7 octobre et ses terribles conséquences). Bien sûr, ce n’est pas le premier film à s’afficher dans les salles françaises qui parle de la vie des Palestiniens ou des Israéliens. Pourtant, voir aujourd’hui Songe est une expérience qui ne peut se recevoir de manière neutre, sans penser à la flambée de violence que la région connaît depuis un an et demi, particulièrement à Gaza, mais aussi en Cisjordanie (en témoigne notamment From Ground Zero, recueil de courts métrages, compilés par le même Rashid Masharawi, tournés dans le Gaza post-7 octobre).
- © 2025 Coorigine Production. Tous droits réservés.
Ainsi, la douceur constitutive du film de Rashid Masharawi sonne comme une terrible ironie dramatique. D’autant plus que c’est au cœur de cette douceur, voire de cette drôlerie parfois, que la violence louvoie. Comme si tout le film faisait profession de foi de la blague formulée par un sculpteur sur bois dans les quinze premières minutes du long métrage. « Dieu offre un souhait à un Palestinien. Celui-ci demande une autoroute menant de Palestine à Rome. Trop dur !, répond Dieu, demande-moi autre chose. Une Palestine libre, répond alors le mortel. Et Dieu de conclure : Ton autoroute, à trois ou quatre voies ? » Il en va ainsi du pitch du film, à la fois enfantin, sonnant comme le début d’une blague de bistro et porteur de toute l’amertume de la condition palestinienne : un gamin, Sami, douze ans, – piaffant d’impatience – part à la recherche de son oiseau disparu depuis trois jours, mais faire un simple déplacement de quelques kilomètres pour chercher un pigeon, n’a – justement – rien de simple en Cisjordanie.
Outre sa dimension ingénue, tendre et ironique, ce road movie est surtout l’occasion pour le cinéaste de topographier un paysage par les mouvements de ses personnages en son sein. Du camp de réfugiés de Kalandia où il vit avec sa mère, notre jeune héros prend la poudre d’escampette pour se rendre chez son oncle, petit marchand et superviseur d’un atelier de statuettes en bois à Bethléem. De la ville de naissance du Christ, Sami, son oncle et sa cousine se rendent jusqu’à celle de sa mort, à Jérusalem, puis, ayant fait chou blanc, prolongent leur escapade jusqu’à Haïfa – avant de revenir au point de départ, le camp de réfugiés.
Comme le veut l’adage, et bien sûr comme le montre tout bon road movie, ce n’est pas l’arrivée qui compte, mais le voyage. Ses modalités, plus précisément : taxi dans lequel on s’entasse à plusieurs ; combi Volkswagen d’un autre âge que l’oncle doit emprunter à son chef pour faire le voyage ; routes désertiques barrées par des checkpoints comme autant de dangers, ou repas sur des aires d’autoroutes où la moindre inattention peut provoquer un petit drame (la cage à pigeon de Sami, que ce dernier oublie à la terrasse du fast-food, finit explosée par les équipes de déminage). Tous ces éléments montrent la modestie et les humiliations constitutives de l’existence des Palestiniens en Cisjordanie. Le cinéaste a même l’intelligence d’étayer la démonstration d’un cran supplémentaire : celui du commerce. Le voyage Bethléem-Jérusalem étant également pour l’oncle l’occasion de vendre ses statuettes en bois à un marchand pour touristes de la capitale, le cinéaste double sa démonstration sur les flux humains d’une autre sur la circulation des marchandises. Outre l’accueil peu chaleureux que le marchand réserve à son fournisseur, le cinéaste semble faire un constat, là encore cruellement ironique : pour vivre, les Palestiniens doivent vendre leurs produits à des touristes venus visiter Israël en badauds.
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Pourtant, nous aurions tort – observant le film à l’aune des événements en cours – de n’interpréter les intentions du cinéaste que comme un constat âpre. S’il décrit des conditions de vie difficiles, Rashid Masharawi semble surtout dresser des ponts entre les êtres, Israéliens et Palestiniens compris. La scène finale – promesse d’une réconciliation entre l’oncle et la mère de Sami – fait montre de cet optimisme. Nous préférerons une scène plus fine et moins cliché : la fouille au checkpoint de la cousine de Sami – qui doit enlever toujours plus de couches de vêtements pour passer sans biper de l’autre côté du checkpoint – par la militaire israélienne qui assure cette fouille. Lorsque la première se rhabille, un long échange de regards, muet, sans animosité aucune, a lieu entre les deux jeunes femmes. L’insistance que Rashid Masharawi apporte à ce champ-contrechamp donne à voir l’impuissance de ces deux femmes, contraintes par leurs rôles respectifs, et surtout leur ressemblance. Toutes deux jeunes, très brunes, mates de peau et portant les cheveux longs, leur similitude physique trouble et laisse à penser – il en va ainsi au cinéma, médium de l’image et de la monstration – d’autres communs, dans leurs aspirations, leurs vies intérieures ou encore le regard qu’elles portent sur le monde. Ces jeunes femmes pourraient être amies, devraient être amies dans un monde meilleur, se prend-on, naïvement, à penser subrepticement avant que la séquence ne s’achève.
À l’image de cette séquence ou d’une autre, plus tôt dans le film, où Sami convainc un copain de son âge de faire la route avec lui, avant que ce dernier à notre grande surprise ne s’évapore du film pour ne jamais y revenir, Songe multiplie les sorties de route narratives, les anecdotes, les rôles tertiaires qui prennent toute la lumière le temps d’une scène seulement. S’éloignant ainsi de son récit principal gentiment convenu, étoffant sa démonstration politique d’une pluralité de points de vue et d’expériences diverses, c’est dans ces moments-là que Rashid Masharawi émeut et surprend le plus.