Les ripoux nippons
Le 19 mars 2024
Pour son premier film, le farceur Kitano délivre un étrange polar moderne aux sombres éclats de violence burlesque. Inclassable !


- Réalisateur : Takeshi Kitano
- Acteurs : Takeshi Kitano (Beat Takeshi), Hakuryû, Makoto Ashikawa, Maiko Kawakami, Shirô Sano
- Genre : Policier / Polar / Film noir / Thriller / Film de gangsters, Thriller
- Nationalité : Japonais
- Durée : 1h38mn
- Titre original : Sono Otoko Kyobo ni Tsuki
- Date de sortie : 25 mars 1998

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– Année de production : 1989
Résumé : Un policier violent est aux prises à la fois avec sa hiérarchie et un gang dirigé par le truand Kiyohiro.
Cririque : Adoubée pour ses farces télévisuelles (il joue le bouffon sur la télé nippone), la carrière cinématographique de Kitano balbutie quelques rôles frappants (Furyo) avant d’entrer par hasard dans la peau d’un auteur de cinéma. Annoncé alors comme principal acteur de Violent Cop, Kitano est propulsé metteur en scène suite au retrait de Kinji Fukasaku. Non pas à sa place, mais en tant que Takeshi Kitano, mettant de coté son nom de scène habituel :"Beat". Cette aubaine lui permet de se concentrer sur le personnage qu’il va habiter la décennie suivante : un antihéros rustre et iconoclaste. C’est une constance chez le Japonais que de pénétrer ces différents univers à la dérobée, bienheureux et étonné d’être à cette place (comme pour le cinéma, il a débuté au théâtre et à la télévision sur des « accidents de parcours » ). Peut-on y voir un lien avec sa mise en scène spontanée et imprévisible ?
Polar classique sur fond de corruption et de drogue, Violent Cop s’incarne en Azuma (T.K.), policier rugueux et taciturne. Chargé d’une enquête sur la mort suspecte d’un dealer, il va mettre à nu, chemin faisant, un réseau liant yakusas, policiers et voyous. Cette trame banale, à l’origine incluse dans le scénario de départ, va permettre à Kitano d’exprimer des choix esthétiques singuliers.
En faisant d’Azuma un marcheur individualiste et inexpressif, le cinéaste construit un personnage fascinant sur lequel repose toute la tension délaissée par la narration. La caméra se règle sur sa démarche, sans conditions, et permet à la contingence des événements de gicler à l’image, ouvrant un champ des possibles très large et inattendu. Cette figure du « flic violent » inaugure un style kitanesque par l’émergence poétique des digressions : éclat furieux de violences ou errements burlesques, désenchantements funestes ou dérives mélancoliques. L’essence du cinéma de Kitano se trouve dans ce montage épuré et elliptique qui martyrise les trames narratives par ces incursions libérées.
De quoi désorienter le spectateur face un long métrage représentatif de son œuvre, pétrie de contradictions qui en font la poésie et la beauté. Le réalisateur japonais prend à contre-pied nos sentiments, où le dégoût se mêle à la tendresse, où le rire est toujours empreint d’une tristesse fugace. Le stoïcisme caractéristique de ses personnages aidant à cette perte de repère, justement parce qu’il ne dirige aucune émotion, laissant le spectateur libre de poser ce qu’il souhaite sur ces masques.
Dans la collection Cinéastes de notre temps, Kitano insinuait que LE film parfait pouvait se former par la juxtaposition de diapositives (petit jeu qu’il proposa aux lecteurs des Cahiers du cinéma n°600) comme autant d’images fixes s’entrechoquant les unes aux autres. En privilégiant les plans fixes, en confrontant des émotions disparates avec une telle hardiesse, il introduit son personnage au visage figé dans une succession de situations qui ne sont pas s’en rappeler cette anecdote. Évidemment, il serait malencontreux d’en conclure à la perfection, mais ce premier long métrage signé Takeshi se révèle d’une beauté assassine.