Luxe, calme et volupté
Le 16 novembre 2022
Contournant avec élégance le registre pompier du biopic, Bonello livre un portrait en forme d’échantillon d’un « esprit du temps », et un film somptueux sur le désir et la création.


- Réalisateur : Bertrand Bonello
- Acteurs : Amira Casar, Jérémie Renier, Louis Garrel, Gaspard Ulliel, Valeria Bruni Tedeschi, Brady Corbet, Jasmine Trinca, Valérie Donzelli, Helmut Berger, Dominique Sanda, Léa Seydoux, Guillaume Verdier, Micha Lescot, Raphaël Neal
- Genre : Drame, Biopic, Romance
- Nationalité : Français
- Distributeur : EuropaCorp Distribution
- Durée : 2h30mn
- Date télé : 27 septembre 2023 21:00
- Chaîne : OCS Max
- Date de sortie : 24 septembre 2014
- Plus d'informations : Le site du distributeur
- Festival : Festival de Cannes 2014

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Résumé : 1967-1976. La rencontre de l’un des plus grands couturiers de tous les temps avec une décennie libre. Aucun des deux n’en sortira intact.
Critique : « Ceci n’est pas un biopic » : tel pourrait être l’avertissement placé en tête de ce Saint Laurent complexe, qui sort neuf mois après la biographie appliquée réalisée par Jalil Lespert. Bertrand Bonello présente un film dont Yves Saint Laurent se trouve être le personnage principal – un personnage qui aime, désire, ment, triche, exulte et s’atrophie –, et c’est bien en tant que couturier de génie qu’il est montré à l’écran, dès une première scène feutrée dans l’atelier des petites mains. Surtout, Gaspard Ulliel lui-même est un moule placé sur le corps, le visage et la voix de Saint-Laurent. Et pourtant, à aucun moment le film ne respecte le code implicite du registre biographique (l’éternel cycle formation, apogée, déchéance) ; il en emprunte des touches parcimonieuses, pour brosser ce qui ressemblerait davantage à un portrait cinématographique du couturier – une figure dont l’affiche, laissant à peine deviner les traits d’Ulliel, est révélatrice. De la vie de Saint Laurent, Bonello retire ce que l’on attend, pour livrer un film sur ce que lui en retient – la création et le désir, propulsés à des niveaux d’intensité extrêmes. L’euphorie et la décadence, le pornographique et le pur se conjuguent dans une partition dont l’écriture se loge dans un registre quasi-littéraire, comme si le souffle dont le cinéaste avait besoin pour retracer le parcours de Saint Laurent appartenait nécessairement au domaine du romanesque. Il suffit d’une lettre d’amour écrite à Jacques de Bascher, l’amant impossible, pour déployer une palette qui convoque, en l’espace d’une séquence à peine, tout le charnel de la relation. Saint Laurent laisse tout de suite une empreinte sur le spectateur, une impression de profondeur, de capiteux et d’opacité qui parvient à faire du film une œuvre d’atmosphère très forte, à même de saisir non seulement une trajectoire artistique et un « esprit du temps » somptueux et flamboyant (partagé entre les drogues, le sexe et la danse), mais également une zone grise de sentiments, incarnée dans des scènes d’un trouble rare.
L’intelligence et la finesse du film est toutefois ternie par une dernière demi-heure laborieuse, qui d’une idée assez belle (confronter le jeune Saint Laurent et le masque mortuaire qu’il deviendra dans ses vieux jours, en mettant en scène un Helmut Berger au visage ravagé), ne parvient jamais à tirer une troisième partie à la hauteur du reste du film, peinant à trouver son rythme et laissant l’impression d’une fin étirée en longueur. Peut-être par peur que son propos ne se dilue dans un luxe visuel somptueux, Bonello se raccroche à un registre didactique qui n’est pas le sien. Les touches stylistiques habituelles de son cinéma (le split screen, le goût pour les mouvements de caméra travaillés, la lumière très dramatique…) ne fonctionnent pas à plein, malgré une séquence de défilé dramatique et magnifique. Cependant, cette ombre au tableau ne fait pas oublier que Saint Laurent reste l’un des films les plus pénétrants et incarnés vus en 2014 – et surtout l’un des films français les mieux mis en scène cette année. On en ressort comme d’un poème en prose baudelairien – légèrement ivre, un parfum envoûtant encore présent dans l’air.
La critique de Yves Saint Laurent