Du "rêve" américain
Le 7 juin 2005
Edgar Hoover, sa vie son œuvre. Entre satire sociale et polar, un portrait sans concession de l’homme le plus haï des USA.


- Auteur : Marc Dugain
- Editeur : Gallimard
- Genre : Roman & fiction
- Nationalité : Française

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Après l’incroyable succès remporté par son premier roman, La chambre des officiers [1] récompensé de dix-huit prix littéraires, et celui de Heureux comme Dieu en France [2], son troisième roman, classé parmi les favoris au prix Goncourt 2002, Marc Dugain n’a décidément pas fini de nous surprendre. Cette fois, l’auteur, inclassable, quitte la nouvelle de guerre et l’évocation romanesque sur le pouvoir salvateur de l’amour de Campagne anglaise [3], et nous plonge dans un récit qui dépasse de loin le document historique. C’est autour de la figure d’Edgar Hoover qu’il bâtit son dernier roman, portrait sans pitié du célèbre directeur du FBI, fer de lance du maccarthysme, redouté et haï par les présidents et ministres de la justice américaine, au cours de ses quarante ans de règne.
La malédiction d’Edgar se penche sur la face noire de l’Histoire américaine et exhume certains dossiers classés confidentiels : le lobby juif, la chasse aux communistes, le trucage systématique des élections présidentielles ou l’assassinat de John F. Kennedy, pour lequel sont proposées de nouvelles pistes tout à fait crédibles. Mais le grand art de Dugain réside surtout dans sa façon d’intégrer magistralement au contexte politique la construction d’une paranoïa maladive au sein du bureau du FBI.
Pour y parvenir, l’auteur se glisse insidieusement dans la peau de Clyde Tolson, fidèle amant et second d’Edgar, mais qui pourtant sait garder son esprit critique. Par ce moyen ingénieux, Dugain aborde la psychologie éminemment complexe des deux personnages. D’un côté, Edgar, victime de son succès, qui ne cesse de flirter avec la mafia et la frange ultra-conservatrice de son pays, au détriment de son épanouissement sexuel et de ses idées. De l’autre, Clyde, alias "Junior", admiratif et en même temps souffre-douleur d’Edgar, qui lui voue un amour indéfectible, malgré son intime conviction de compter moins que ses chiens.
L’efficacité des dialogues, l’humour et l’affabulation ne gâchent en rien la crédibilité de l’analyse politique et sociale. La façon de traiter le suspense et l’introduction de tabous tels que la corruption, le meurtre et le sexe, ne sont pas sans rappeler la plume talentueuse et sarcastique d’un John Harvey [4]. Usant d’un ton toujours acerbe, parfois venimeux, Dugain dénonce sans ambages une kyrielle de débordements politiques, juridiques et policiers, pour nous nous offrir, au bout du compte, une vision tout ce qu’il y a de plus corrosive de la société américaine. Entre satire sociale et polar, cette Malédiction d’Edgar est un vrai régal !
Marc Dugain, La malédiction d’Edgar, Gallimard, 2005, 331 pages, 19,90 €